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Concours de photo 2017 – Partie 2 : Le thomise variable par Céline Benoit Anderson

Photographie gagnante par Céline Benoit Anderson

Photographie gagnante par Céline Benoit Anderson

Chose promise, chose due, je vous présente cette semaine un billet portant sur la seconde photographie élue favorite ex aequo lors du concours amical de photographie d’insectes 2017.

L’invertébré mis en vedette est un joli thomise variable (Misumena vatia), une araignée de la famille Thomisidae. À noter que je lis « la thomise variable » sur Internet, alors qu’Antidote me signale que « thomise » est masculin. Vous en serez avertis!

Cela dit, les thomises sont plus communément connus sous le nom d’araignées-crabes. Ils doivent cette appellation à leur démarche latérale qui rappelle celle d’un crabe; par ailleurs, ces araignées sont munies de pattes antérieures plutôt larges qui, elles aussi, peuvent faire penser au crustacé en question.

Misumena vatia photographiée avec une proie

Misumena vatia photographiée avec une proie

Misumena vatia sur de l’asclépiade, en bordure d’une route

Misumena vatia sur de l’asclépiade, en bordure d’une route

Butineurs : attention!

Butineurs : attention!

Ce qui surprend du thomise variable, c’est sa capacité à moduler sa couleur en fonction de son environnement. Les individus peuvent opter pour une coloration blanchâtre ou jaunâtre afin de se fondre au décor et duper leurs proies. Une fois la bonne teinte obtenue, ils demeurent immobiles sur les pétales des fleurs de couleur similaire, attendant le passage d’un insecte butineur. Le pauvre insecte n’a souvent pas la chance d’apercevoir ce maître du camouflage avant qu’il ne soit trop tard!

Le spécimen photographié par Céline est une femelle. Ces dernières sont de bonne taille : 6 à 9 mm, contre seulement 2,9 à 4 mm pour le mâle. Le dimorphisme sexuel (différence de la taille du corps selon le sexe) est chose courante chez les araignées et les thomises ne font pas exception. Cela dit, l’abdomen de la femelle est fréquemment (quoique pas tout le temps) flanqué de deux bandes roses. Le reste de son corps est généralement uni (blanc ou jaune). Le mâle, de son côté, est plus sombre : son céphalothorax et ses deux paires de pattes antérieures sont brun foncé ou rouille, alors que les deux paires de pattes postérieures, ainsi que l’abdomen, sont plus pâles. L’abdomen comporte également deux bandes brun-rougeâtre (voir cet exemple tiré de Bug Guide).

Comme on peut s’y attendre, ces jolies araignées sont communément observées dans les plates-bandes ou dans les champs où de nombreuses espèces de fleurs bourgeonnent. J’en ai aperçu à quelques reprises dans des rudbeckies et des onagres ornant des plates-bandes résidentielles (comme la photographie gagnante), ainsi que sur des asclépiades poussant en bordure de routes de campagne. À ce qu’il semble, on peut aussi retrouver des individus dans les verges d’or – une plante que j’affectionne, car on y retrouve toute une panoplie d’autres invertébrés (voir notamment cette chronique).

L’aire de répartition de notre arachnide est très vaste : elle s’étend du sud du Canada jusqu’au Mexique, recouvrant l’ensemble des États-Unis. Selon Bradley (2013), on peut rencontrer le thomise variable du mois de mai au mois d’août. Wikpédia, de son côté, précise que les juvéniles d’une année donnée hivernent dans la litière au sol; une fois le printemps venu, ils muent à nouveau et terminent leur cycle de vie pendant cette seconde saison estivale. Fait intéressant : après la ponte, les femelles demeurent avec leur sac d’œufs, qu’elles attachent à divers objets (notamment des feuilles repliées). Elles ne se nourrissent point pendant cette période et, peu après l’émergence de leurs rejetons, elles meurent. Il s’agit de mamans dévouées!

Sans surprise, ces araignées sont des prédateurs par excellence. Elles s’attaquent à toute proie de taille à être maîtrisée… ce qui constitue parfois des proies plus grosses qu’elles! Ainsi, comme toute araignée, il s’agit d’un invertébré bénéfique qui s’assure de réguler les populations d’insectes qui pourraient autrement s’avérer envahissants. Aussi, que vous aimiez les araignées ou non, ces individus colorés accrochent l’œil et sont agréables à regarder! Comme la photographie de notre seconde gagnante ex aequo!

 

Pour en savoir plus

  • Bradley, R.A. 2013. Common spiders of North America. 271 p.
  • Bug Guide. Species Misumena vatia – Goldenrod Crab Spider. http://bugguide.net/node/view/6751
  • Evans, A.V. 2014. Beetles of Eastern North America. 560 p.
  • Paquin, P. et N. Dupérré. 2003. Guide d’identification des araignées (Araneae) du Québec. 251 p.
  • Wikipédia. Misumena vatia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Misumena_vatia

Des punaises débusquées!

Accouplement de punaises embusquées

Accouplement de punaises embusquées

Même couple

Même couple

Autre couple – on voit ici la face dorsale de la femelle

Autre couple – on voit ici la face dorsale de la femelle

Certains insectes sont passés maîtres dans l’art de se cacher. C’est le cas de la punaise embusquée (genre Phymata), un petit hémiptère qui, comme son nom le suggère, excelle au jeu de cache-cache! Cette jolie punaise se confond à merveille aux fleurs jaunes des verges d’or et des rudbeckies où elle attend patiemment le passage d’une proie.

L’an dernier, j’avais découvert qu’on pouvait débusquer cet insecte en observant attentivement les grappes de verges d’or (Solidago canadensis) en fleur – lorsque celles-ci en sont à leur pic de floraison. C’est donc armée de deux appareils photo que je partis, il y a quelques semaines de cela, à la « chasse »! Les verges d’or sont faciles à trouver : il s’agit de « mauvaises herbes » qui croissent en forte abondance le long des routes et des sentiers. Bref, la journée où j’ai effectué ma tournée, de nombreux automobilistes ont dû apercevoir une personne un peu bizarre accroupie dans de denses talles de mauvaises herbes, en train de prendre des tas de clichés!

L’attente valut la peine! Je fus récompensée : je pus observer plusieurs mâles et femelles, respectivement, ainsi que des couples en phase d’accouplement. Il faut dire que les mâles sont plus faciles à repérer que les femelles : le thorax des premiers est noir et ressort davantage que la robe jaune plus uniforme des femelles. Néanmoins, un œil attentif et averti sera en mesure de dégoter l’un ou l’autre des deux genres!

Comme mentionné d’entrée de jeu, les punaises embusquées constituent d’excellents prédateurs. Elles appartiennent à la grande famille des punaises assassines – famille Reduviidae (noter que les sources consultées moins à jour parlent encore de Phymatidae). J’avais écrit au sujet d’une espèce de réduve dans l’une de mes premières chroniques DocBébittes (celle-ci). Tous les membres de cette famille se délectent d’autres invertébrés qui sont parfois nettement plus gros qu’eux! On peut donc dire qu’il s’agit d’organismes bénéfiques qui aident le jardinier à garder ses plates-bandes exemptes de pestes! Fait étonnant: dans le cas de la punaise embusquée, sa petite taille (12 mm) ne l’empêche pas de se mesurer à des individus aussi gros que des bourdons!

Femelle sur le bout de mon doigt – il s’agit d’un petit insecte

Femelle sur le bout de mon doigt – il s’agit d’un petit insecte

Mâle en position pour capturer une proie

Mâle en position pour capturer une proie

D’ailleurs, si vous examinez attentivement les pattes antérieures de ces punaises, vous verrez qu’elles ressemblent à celles d’un raptor! À l’instar des mantes religieuses ou encore des ranatres, ces pattes repliées ont la forme parfaite pour saisir et maîtriser rapidement une proie. Une fois le dîner capturé, la punaise injecte une substance qui tue la victime; elle la pique ensuite à plusieurs reprises afin de liquéfier les tissus. Il ne reste plus, au final, qu’à siroter les délicieux fluides!

Dans le cadre de la présente chronique, je parle du genre Phymata de façon générale. Si je me fie à ce que j’ai pu lire sur Bug Guide, ainsi que sur le site Les insectes du Québec (voir section « Pour en savoir plus »), nous aurions deux espèces de punaises embusquées au Québec. Ces dernières seraient difficiles à distinguer, bien qu’il semblerait que l’espèce Phymata americana americana soit plus commune que sa consœur P. pennsylvanica.

Dans les ouvrages que j’ai à la maison, je n’ai pu obtenir plus de détails sur la façon de séparer convenablement les deux espèces. Si vous avez des publications à proposer à cet effet, n’hésitez pas à me le signaler! Entre temps, gardez l’œil ouvert et tentez de repérer ce petit arthropode discret qui a une sympathique tronche de dragon – ne trouvez-vous pas?

 

Vidéo 1. Couple de punaises embusquées. Le mâle, plus petit et plus sombre, est sur le dessus.

 

Pour en savoir plus

La petite leucorrhine nordique

En sortant du travail en une fin d’après-midi du début du mois de juin, j’ai eu la chance de voir se poser devant moi une toute petite libellule, laquelle se laissa, à ma grande surprise, manipuler allègrement. Je pus la photographier de tous bords, tous côtés, ainsi qu’enregistrer une vidéo. J’étais tellement absorbée par la sympathique tâche que je dus me secouer afin de ne pas rater mon autobus.

Leucorrhine hudsonienne mâle

Leucorrhine hudsonienne mâle

Leucorrhine mâle, vue de face

Leucorrhine mâle, vue de face

Leucorrhine mâle, vue de côté

Leucorrhine mâle, vue de côté

En fouillant dans Paulson (2011), je pus trouver rapidement de quelle espèce il s’agissait. À la fois la coloration et la très petite taille de l’individu s’avéraient des critères facilitant l’identification. La belle créature s’avérait être une leucorrhine hudsonienne (Leucorrhinia hudsonica). Un premier indice pointant vers cet individu était la couleur de son visage : tout blanc. En effet, les membres du genre Leucorrhinia sont nommés, en anglais, Whiteface, ce qui signifie « face blanche ». En second lieu, la couleur orangée et les motifs parcourant l’abdomen pointaient vers une poignée limitée d’espèces, dont une qui était qualifiée de particulièrement petite : la leucorrhine hudsonienne.

Toutefois, dans Paulson (2011), les motifs de l’abdomen des mâles présentés sont nettement rouges alors que ceux des femelles sont jaunes. J’étais embêtée par la coloration plutôt orangée de mon spécimen mâle – ni rouge ni jaune –, jusqu’à ce que je lise sur Bug Guide que cette coloration est typique des mâles immatures. Je faisais donc affaire à la bonne espèce; simplement, l’individu était immature. Par ailleurs, juste pour nous mêler davantage, les sources que j’ai consultées indiquent que certaines femelles préfèrent porter le rouge! Pour distinguer les mâles des femelles hors de tout doute, il faut par conséquent jeter un coup d’œil aux appendices situés au bout de l’abdomen des libellules. Ceux-ci sont différents entre les mâles et les femelles, ceux des mâles étant destinés à agripper les femelles par la tête.

Comble du bonheur! Dans la semaine qui suivit, je pus observer, non loin du lieu de ma première rencontre, une femelle de la même espèce. Cette dernière était fort moins coopérative et je ne pus prendre que trois ou quatre clichés de la dame au sol avant qu’elle ne s’envole. Les photographies prises – dont une qui agrémente la présente chronique – permettent tout de même de comparer les motifs et les couleurs avec le jeune mâle.

Une question réside : que faisaient donc ces deux insectes tout près de mon travail, en pleine ville à Québec? Il faut dire que mon travail se situe entre le fleuve Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, deux cours d’eau bordés par endroits de marais, des habitats propices pour cette espèce d’odonate. Il n’y a toutefois pas de milieux aquatiques très près du travail. Or, Paulson (2011) précise que les femelles L. hudsonica sont retrouvées assez loin de l’eau, où l’on peut les observer au sol ou encore perchées sur des branches et troncs des clairières. Cela pourrait expliquer pourquoi la femelle que j’ai observée était bien installée sur le trottoir asphalté; d’autres espèces d’odonates ne se seraient jamais permis un perchoir aussi bas! D’ailleurs, une passante me voyant prendre des photographies au sol s’arrêta pour me demander ce qui se passait. En voyant la libellule, elle s’exclama « Oh, je me demandais au juste ce que vous faisiez à photographier une craque du trottoir »!

Femelle observée quelques jours plus tard

Femelle observée quelques jours plus tard

Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)

Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)

Étant donné que les femelles s’éloignent des milieux aquatiques, je présume que cela explique également la présence du mâle que j’avais aperçu quelques jours plus tôt. L’accouplement des leucorrhines hudsoniennes se ferait d’ailleurs loin de l’eau. Toutefois, après l’accouplement, la femelle revient vers les milieux aquatiques afin de pondre ses œufs en frappant la surface de l’eau du bout de son abdomen. Le mâle demeure souvent à proximité et veille à ce qu’aucun autre mâle ne tente de se reproduire avec sa douce.

Comme tout odonate qui se respecte, les naïades des leucorrhines hudsoniennes grandissent et vivent sous l’eau. En particulier, les membres de cette espèce auraient un faible pour les marais et les étangs tourbeux et elles préféreraient vivement les milieux où la végétation aquatique est dense. Il s’agit de prédateurs hors pair qui sont très utiles, se nourrissant notamment de larves d’insectes indésirables comme les maringouins. Il en est de même pour les adultes, qui se délectent de maringouins et de mouche adultes, ainsi que d’une vaste palette d’invertébrés.

Sans grande surprise, la leucorrhine hudsonienne est une libellule nordique dont l’aire de répartition inclut la baie d’Hudson. Celle-ci est globalement observée, d’ouest en est, de l’Alaska jusqu’au Labrador. Elle couvre presqu’entièrement le Québec. Vers le sud, elle s’étend jusqu’en Virginie. Les adultes émergent à partir de la fin du mois de mai et on peut les rencontrer jusqu’à la fin août. Robert (1963) parle du début juin à la fin juillet au Québec; cette référence datant quelque peu, je ne suis cependant pas certaine du degré de précision actuel! Qu’à cela ne tienne, il est encore temps pour vous de partir à la recherche de cette sympathique libellule qui n’a pas peur du froid!

 

Vidéo 1. Ma toute première leucorrhine hudsonienne, observée à Québec le 9 juin 2017.

 

Pour en savoir plus

Chauliodes : un peigne ou un râteau?

C. rastricornis mâle_Bino

Voyez-vous les motifs noirs sur fond pâle (tête et thorax)?

Je dois vous avouer qu’aux fins de la présente chronique, j’avais commencé à me documenter au sujet d’une espèce très précise de mégaloptère : le chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis). Je croyais fermement que les individus que j’avais pris en photographie ces dernières années – dont un qu’on m’avait donné et qui fait maintenant partie de la ma collection – étaient de cette espèce…

Or, je fus étonnée de réaliser en effectuant quelques recherches que tous les spécimens que j’avais observés étaient plutôt de l’espèce Chauliodes rastricornis (je n’ai pas trouvé de nom commun pour cette dernière). On en apprend tous les jours!

Il faut dire que les deux espèces se ressemblent beaucoup au premier coup d’œil, surtout s’il s’agit de mâles. Selon Bug Guide, la meilleure façon de distinguer les mâles est d’examiner les motifs sur le dessus de la tête et du thorax. Chez C. rastricornis, les motifs sont foncés sur fond brun pâle, alors qu’ils sont brun pâle ou jaunâtres sur fond brun foncé chez C. pectinicornis. Les femelles C. rastricornis sont plus faciles à reconnaître : leurs antennes sont serrates (en forme de râteau), au lieu d’être pectinées (en forme de peigne) comme c’est le cas chez les mâles des deux espèces, ou encore chez la femelle C. pectinicornis.

C. rastricornis femelle

Femelle photographiée en 2015; voyez ses antennes qui ne sont pas pectinées

C. rastricornis mâle

Mâle C. rastricornis

Par conséquent, si l’on observe un chauliode aux antennes serrates, on peut être certain qu’il s’agit d’une femelle C. rastricornis. Autrement, il faut examiner plus attentivement les motifs sur la tête et le thorax. Dans le cas des individus photographiés, outre une femelle C. rastricornis facile à distinguer, tous mes spécimens présentaient des motifs foncés sur fond pâle. Cela me conduit à croire que je n’ai observé que des mégaloptères de l’espèce rastricornis. Qu’en dites-vous?

Par ailleurs, les sources consultées indiquent que C. rastricornis est une espèce printanière, alors que C. pectinicornis émerge plus tard pendant l’été. Toutefois, à nos latitudes, il semble que la période d’émergence soit décalée. Ainsi, les individus que je pus observer à la mi-juin 2015, la mi-juillet 2015 et le début juillet 2016 étaient tous des C. rastricornis, reconnus pour émerger plus tôt dans les latitudes plus au sud. Bug Guide parle d’émergences s’étalant de mars à mai en Caroline du Nord, mais se produisant aussi tard qu’au début juillet dans la région du Massachusetts. Si l’on extrapole, on peut penser que, un peu plus au nord, il serait normal d’observer une période d’émergence en juin et juillet.

Qu’il s’agisse d’une ou l’autre des espèces de chauliodes, les deux groupes évoluent sous forme larvaire dans les milieux aquatiques. Il s’agit de redoutables prédateurs qui se nourrissent d’une myriade d’insectes et d’invertébrés aquatiques. Leurs mandibules de grande taille ne laissent d’ailleurs présager aucun doute sur leurs préférences alimentaires! Aussi, ces larves peuvent passer de deux à trois années sous l’eau avant d’émerger; elles atteignent des tailles impressionnantes! Bien que mes clichés de larves n’incluent pas d’individus du genre Chauliodes, ceux-ci donnent tout de même une bonne idée des caractéristiques générales de ces créatures aquatiques. Voir cette chronique pour plusieurs photographies, ainsi que le cliché joint au présent billet.

C. rastricornis femelle_miellée

Femelle C. rastricornis à la miellée

Nigronia sp.

Larve de Corydalidae (genre Nigronia); pour donner un aperçu de la forme générale d’une larve de cette famille

Les préférences des larves de chauliodes en matière d’habitat contrastent avec les autres membres de la famille Corydalidae, réputés être plutôt sensibles à la pollution (voir l’indice de Hilsenhoff dans Hauer et Lamberti 2007). En effet, contrairement aux autres genres, les chauliodes préfèrent les milieux où le courant est lent. Ils évoluent dans les milieux boueux et riches en matières organiques, où les concentrations d’oxygène peuvent s’avérer faibles. C’est pour cette raison qu’ils portent des tubes respiratoires assez longs situés près du bout de leur abdomen – un critère qui permet de les distinguer.

Cette particularité explique sans doute pourquoi j’ai observé des adultes pour la toute première fois lors d’une chasse entomologique de nuit aux abords du lac Saint-Augustin, un lac riche en matière organique et présentant des signes de dégradation. À cet effet, les individus observés étaient attirés par les lumières disposées autour du lac par des collègues entomologistes. Étonnamment, nous avons même observé que certains de ces mégaloptères étaient attirés par la miellée (substance sucrée utilisée pour attirer notamment les papillons de nuit), alors que les sources consultées indiquent qu’ils ne se nourrissent pas en tant qu’adultes. Bug Guide dénote le même comportement.

Lors de cette activité nocturne, je pus prendre une femelle en vidéo (voir ci-dessous). On peut apprécier la forme de ses antennes qui sont filiformes et en forme de « râteau », plutôt qu’en forme de peigne. Cette dernière cherchait également à mordre. Voyez-vous ses mandibules ouvrir et fermer? Pas contente, la dame!

À la suite de cette activité, l’on m’offrit un des spécimens capturés pendant la soirée, dont une photo figure dans la présente chronique. Ses antennes en forme de peigne nous avaient initialement laissé croire qu’il s’agissait d’un chauliode parchemin… mais les motifs qui flanquent sa tête suggèrent plutôt que c’est bel et bien un C. rastricornis mâle. La leçon à retenir? Que les antennes soient en forme de râteau ou de peigne, il faut aller plus loin sans son investigation quand l’on fait face à un chauliode!

 

Vidéo 1. Femelle C. rastricornis, qui n’est pas très contente de se faire observer de près! Je l’ai relâchée peu de temps après!

 

Pour en savoir plus

La petite géante

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Punaise d’eau géante du genre Belostoma retrouvée dans la piscine de mes parents

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Taille de Lethocerus (gauche) versus Belostoma (droite) – on voit ma main en comparaison

Aviez-vous deviné que l’insecte-mystère de la semaine dernière était une punaise d’eau géante (famille Belostomatidae)? Plus particulièrement, il s’agit d’un hémiptère du genre Belostoma, une sorte de punaise d’eau géante… mais pas aussi grosse que les individus du genre Lethocerus. On peut donc dire d’elle que c’est une petite géante!

La taille de cette punaise d’eau est un bon critère permettant d’identifier le genre. Selon Merritt et Cummins (1996), trois genres sont retrouvés en Amérique du Nord : Lethocerus, Belostoma et Abedus. Les membres du premier genre font 40 mm et plus de longueur, alors que ceux appartenant aux deux autres genres mesurent 37 mm et moins (26 mm et moins pour le genre Belostoma). Les individus du genre Abedus sont toutefois retrouvés plus au sud de l’Amérique du Nord, faisant en sorte que l’on ne recense finalement que deux genres au Québec.

S’il réside un doute lors de l’identification, malgré la différence de taille, vous pouvez examiner les pattes et le rostre des spécimens capturés ou photographiés. Les tibias et tarses des pattes postérieures du léthocère sont plus larges et aplatis que ceux des autres pattes, alors qu’on voit peu de variation dans la forme des différentes pattes chez le genre Belostoma. Par ailleurs, le premier segment du rostre diffère également chez les deux genres : celui de Lethocerus est plus court (la moitié de la longueur du second segment), alors que celui de Belostoma est plus long (environ la même longueur que le second segment).

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Lethocerus sp. (A et B) versus Belostoma sp. (C et D). En A, le tibia et le tarse de la patte arrière est plus large que les autres pattes, alors que les différentes pattes en C ont une forme plus similaire. En B, le segment 2 est plus long que le segment 1, alors que les deux segments en D sont de longueur similaire.

Et parlons-en de ce rostre! Les punaises d’eau géantes sont de voraces prédateurs. C’est à l’aide de leur rostre affilé qu’elles empalent leurs proies pour y injecter des sucs digestifs. Une fois l’intérieur des proies liquéfié, les punaises n’ont qu’à siroter leur repas! Toute proie de taille à être maîtrisée est digne de faire partie du menu : autres insectes, petits poissons, têtards et grenouilles. Rien ne leur échappe! Selon les sources consultées, des léthocères auraient même été observés se nourrissant de petits oiseaux et de canetons!

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Oups, je n’avais pas prévu l’avoir sur la main!

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On voit bien son long rostre sous sa tête

De plus, les punaises d’eau géantes sont connues pour piquer les doigts inquisiteurs. Sur Bug Guide, un des noms communs de ces punaises est « Toe Biter » – soit « mordeur d’orteil »! À ce qu’il semble, la piqûre est douloureuse. Je ne fus donc pas très brave lorsque je manipulai une de ces punaises – une Belostoma – que j’avais retrouvée coincée dans l’écumoire de la piscine de mes parents. N’étant pas habituée à manipuler ces bêtes (je me fiais à des vidéos que j’avais vues sur Internet), l’individu m’échappa pour se balader tranquillement sur mon pouce. Je retins mon souffle quelques instants, mais réalisai rapidement que la bête ne me portait aucun intérêt. Elle préféra plutôt amorcer un étrange mouvement de « pompe » avec son thorax. Ayant déjà senti un dytique vibrer dans ma main avant de prendre son envol (cette chronique), je présumai qu’il pouvait s’agir d’une sorte d’échauffement avant le décollage. Je pris le tout sur vidéo – que vous pourrez visionner ci-dessous. À mon grand plaisir, la punaise prit effectivement son envol. Quelle observation intrigante, ne trouvez-vous pas?

Par ailleurs, en visionnant mes photographies aux fins du présent billet, je notai plusieurs petits points rouges sur le corps de ma jolie punaise. Celle-ci était parasitée, probablement par de petits acariens aquatiques que l’on nomme Hydrachnidae (cette photo).

Comme son nom l’indique, la punaise d’eau géante passe une bonne partie de son temps sous l’eau. On retrouve typiquement les adultes dans les milieux où le courant est faible, tête vers le bas. Le bout de leur abdomen, quant lui, pointe légèrement hors de l’eau. Il est muni de deux appendices (nommés « air straps » en anglais) qui servent à la respiration. Ces organes sont rétractables contrairement aux longs siphons apparents qu’arborent les Nepidae (voir cette chronique sur les ranatres). À cause de leur préférence pour les habitats lentiques, ces jolies punaises se retrouvent souvent dans les piscines – tout comme les dytiques, d’autres insectes qui affectionnent les milieux peu turbulents. C’est en particulier pendant la période de reproduction que ces insectes se déplaceront davantage d’un plan d’eau à un autre – ou d’une piscine à l’autre! C’est aussi à cette époque que l’on peut les observer près de nos demeures. En effet, un de leur nom anglais est  « Electric light bugs ». À ce qu’il semble, leur propension à se retrouver aux lumières les soirs d’été leur a valu ce surnom.

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Vue dorsale de la Belostoma sp. trouvée dans la piscine de mes parents

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Plusieurs parasites étaient fixés sur la punaise

Le comportement parental des punaises d’eau géantes (genres Belostoma et Abedus) est intéressant. Chez ces deux groupes, les mâles jouent un rôle déterminant dans la survie des rejetons. En effet, les femelles pondent leurs œufs sur le dos des mâles, où ils sont solidement collés. Les mâles ont ensuite la lourde tâche de protéger les œufs des prédateurs et de s’assurer qu’ils sont oxygénés et humidifiés adéquatement. Une fois les œufs menés à maturité, les jeunes punaises écloront directement sur le dos de leur père.

Bien que la distinction entre les deux genres de Belostomatidae présents au Québec semble aisée selon Merritt et Cummins (1996), je suis tombée sur quelques incohérences qui me font croire que beaucoup confondent ces deux groupes apparentés. Par exemple, sur le site Wikipédia en français, la photographie présentée sous « Belostoma » au moment de l’écriture de la présente chronique (décembre 2016) était en fait un Lethocerus – on le voit par la taille et la forme du corps de l’insecte, ainsi que de ses pattes. De même, j’avais acheté une punaise d’eau géante naturalisée lors d’un précédent Salon des insectes de Montréal, laquelle était identifiée « Belostoma sp. »… Mais cette dernière possède toutes les caractéristiques de Lethocerus sp. J’en comprends donc que ce n’est pas parce qu’un insecte est une punaise d’eau géante qu’il faut immédiatement l’identifier comme étant un genre précis. Il faut prendre le temps de jeter un coup d’œil à ses caractéristiques – lesquelles sont heureusement visibles à l’œil nu. Une bonne chose pour ceux qui, comme moi, préfèrent prendre leurs spécimens en photographie plutôt que les tuer!

Pour terminer, en ces temps plus froids, vous vous demandez sans doute que font au juste les punaises d’eau géantes? Afin de passer à travers les rigueurs de l’hiver, nos sympathiques hémiptères déménagent vers des plans d’eau plus profonds où ils « s’emmitouflent » dans la boue. Une fois le printemps venu, ils s’envoleront pour rejoindre à nouveau les étangs peu profonds et les rivières… ou encore nos piscines, où l’on pourra les observer avec plaisir!

 

Vidéo 1. Punaise d’eau géante du genre Belostoma. Celle-si s’échappa de mes doigts pour se promener sur ma main. Heureusement, elle n’était pas intéressée à me piquer! Vous pouvez mettre le son si vous voulez entendre les commentaires que j’ai effectués sur le vif!

 

Vidéo 2. Étrange mouvement de « pompe » effectué par cette punaise d’eau géante. Il s’agissait sans doute d’une façon de s’échauffer avant de prendre son envol. Qu’en pensez-vous?

 

Pour en savoir plus