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De l’aide pour la lutte aux scarabées japonais?

À la mi-juillet, un des lecteurs DocBébitte – et collègue entomologiste – m’écrivait afin de me parler d’un parasitoïde de plus en plus répandu au Québec qui pourrait nous donner un souffle nouveau dans la lutte aux gourmands et abondants scarabées japonais. Ce lecteur me transmettait, dans le même message, un hyperlien vers un site qui décrivait davantage la situation (Les vivaces de l’Isle; voir section Pour en savoir plus).

Peu après la réception de ce commentaire, j’eus la chance d’observer moi-même deux scarabées parasités, dont un qui semblait mort. Je pus prendre des clichés et vidéos de ce dernier, qui semblait complètement figé sur place. À la suite de ces observations, j’effectuai quelques recherches supplémentaires et je souhaitais aujourd’hui vous partager mes trouvailles.

Scarabée japonais parasité

Scarabée japonais parasité

Tout d’abord, les traces du parasitoïde en question sont facilement visibles : elles consistent en un ou plusieurs œufs blancs pondus sur le thorax des scarabées, soit la partie verdâtre située tout juste derrière leur tête. Ces œufs sont celle d’une mouche – Istocheta aldrichi – qui origine elle aussi du Japon.

La larve qui émerge de l’œuf pénètre dans le scarabée et se nourrit de ses tissus internes. Le scarabée s’en retrouve rapidement paralysé. Ensuite, la larve bien nourrie forme une pupe et passe l’hiver sous cette forme, à l’abri, dans la carcasse vidée du scarabée. La carcasse immobile que je pus observer constituait sans doute de tels restes. Ce qui me surprit, cependant, c’est que le scarabée était bien fixé à la feuille et demeurait ainsi très visible. Un prédateur (oiseau?), aurait-il pu avaler le tout – scarabée et parasitoïde inclus? À ce que j’ai pu en lire, les scarabées infestés auraient plutôt tendance à s’enfouir. Avez-vous fait des observations qui diffèrent de ces dires, comme ce qui semble être mon cas?

Fait intéressant, les femelles sont davantage infestées que les mâles. Notre mouche profiterait en effet de la plus grande immobilité des femelles en période d’accouplement pour y pondre ses œufs. Et cela est d’autant plus intéressant – du point de vue de la lutte biologique –, car les femelles parasitées mourraient avant d’être en mesure de pondre leur précieuse cargaison (40 à 60) d’œufs. Cela étant dit, les mouches sont susceptibles de pondre jusqu’à une centaine d’œufs sur une période d’un mois. C’est que ça en fait beaucoup de scarabées potentiellement parasités!

Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile

Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile

L’œuf du parasitoïde vu de plus près

L’œuf du parasitoïde vu de plus près

Notre diptère allié a été introduit au New Jersey en 1922, pour des raisons de lutte biologique… justement contre le scarabée japonais qui y faisait ravage depuis 1912. Il est demeuré cependant très discret… trop sans doute pour ceux qui espéraient voir cette espèce décimer les populations de scarabées japonais. Les cas de parasitisme n’auraient été réellement recensés que plusieurs décennies plus tard, dans les années 1970. En effet, au New Jersey, le climat engendrait un décalage entre la mouche et le scarabée, rendant peu efficace son introduction. Néanmoins, la mouche est parvenue à s’établir plus au nord et – de toute évidence – à y proliférer. Au Canada, les premières observations de I. aldrichi sont très récentes et datent de 2013 ou 2014 (varie selon les sources), en Ontario.

Vous pouvez voir une très belle photo de cette mouche sur le site Le Jardinier paresseux (voir section Pour en savoir plus). Elle ne fait que 5 mm de longueur. Malgré sa petite taille, gardez l’œil ouvert : elle peut être observée dans nos plates-bandes, puisqu’elle se nourrit de nectar.

Plus précisément, deux des sites consultés énumèrent quelques plantes que notre mouche parasitoïde affectionne. Elles incluent de multiples plantes typiques de nos plates-bandes et jardins comme les asters, les marguerites, les rudbeckies, l’origan et la coriandre. Je vous suggère de jeter un coup d’œil à ces sites (Les vivaces de l’Isle, Le Jardinier paresseux), qui pourraient vous donner des idées si vous souhaitez prendre des mesures encourageant la présence de cette mouche parasitoïde.

Dans la même veine, les experts recommandent d’éviter de tuer les scarabées qui sont parasités. En outre, il semble que les insecticides soient plus nocifs pour les mouches (que l’on veut voir se multiplier) que pour nos coléoptères ravageurs.

En tant qu’écologiste, je dois enfin me garder une petite réserve. Cette mouche, bien qu’utile dans la lutte aux scarabées japonais, pourrait-elle s’avérer nocive pour des insectes indigènes que l’on cherche à protéger? Souvent, lorsque l’on introduit une espèce exotique, on se retrouve avec des effets imprévus sur les organismes qui étaient déjà présents dans l’environnement… Espérons que la venue de cette mouche dans nos jardins sera uniquement synonyme de saine lutte biologique! Je garderai certainement un œil ouvert pour la suite des événements!

Pour votre information : Espace pour la vie a émis une publication sur sa page Facebook au mois de juin et invite les personnes qui observent des œufs sur le thorax des scarabées japonais à signaler leurs observations par le biais de son site Internet : https://monespace.espacepourlavie.ca/en/identify-insect

 

Vidéo 1. Scarabée japonais immobile (et sans doute mort) que j’ai filmé à la fin du mois de juillet 2018, en Montérégie.

 

Pour en savoir plus

DocBébitte en bref : Quel couvre-chef!

Drôle de couvre-chef

Drôle de couvre-chef

Et il bouge!

Et il bouge!

La fin de semaine dernière, je me suis affairée à nettoyer l’étang à poissons, comme je le fais chaque printemps. Il s’agit d’une tâche que j’aime bien exécuter : enfiler mes bottes-salopettes et jouer dans la boue, les algues et tout un tas de résidus végétaux! La raison pour laquelle je dois faire ce nettoyage est fort simple : si je laissais toute cette matière organique dans l’étang, les bactéries qui la décomposent engendreraient un manque en oxygène et une qualité de l’eau qui pourraient s’avérer nocifs pour mes poissons adorés – qui, il faut le dire, passent l’hiver dans des aquariums, bien au chaud à l’intérieur.

Bref, chaque année, cette activité devient en quelque sorte une chasse au trésor : quelques invertébrés bien spéciaux prennent refuge dans mon étang – outre les très communs moustiques, chironomes et Dixidae.

Cette année, ce sont deux naïades de libellules de la famille Aeshnidae que j’eus l’honneur de découvrir. Et, oh, surprise, l’une d’entre elles portait un couvre-chef très spécial… et vivant! Cette dernière s’avérait parasitée par une sangsue qui s’agitait alors que je manipulais ma belle naïade hors de l’eau.

C’est un mélange de curiosité et de pitié pour ces libellules que j’aime tant qui me conduisit à retirer la sangsue de la tête de la naïade. Tenant la sangsue dans une pince, ne tirant celle-ci que très légèrement, je fus surprise de voir qu’elle lâcha prise rapidement. Comme vous le savez, je préfère préserver uniquement les invertébrés trouvés déjà morts dans ma collection. Je me permis cependant une petite entorse à cette habitude afin de pouvoir examiner la sangsue de plus près, sous le stéréomicroscope. Cette dernière se retrouva par conséquent dans une fiole remplie d’alcool… et sous la loupe de mon appareil binoculaire!

Le résultat de l’examen approfondi vous est présenté parmi les photographies agrémentant la présente chronique. Il en est de même pour quelques photos et une vidéo de l’Aeshnidae portant fièrement son couvre-chef! Aviez-vous déjà vu quelque chose de tel?

 

Vidéo 1. Remarquez la sangsue qui s’agite sur la tête de la naïade!

 

Quelques autres photographies, pour le plaisir de vos yeux!

Vue dorsale

Vue dorsale

4. Gauche : la sangsue était très petite. Haut à droite : vue ventrale. Bas à droite : vue dorsale.

Gauche : la sangsue était très petite. Haut à droite : vue ventrale. Bas à droite : vue dorsale.

La belle, enfin libérée de son parasite!

La belle, enfin libérée de son parasite!

Abracadabra! Apparitions-surprises d’insectes!

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Lorsque je sortis ce pilulier de ma sacoche, je ne m’attendais pas à voir trois organismes… Spongieuse desséchée et deux pupes de parasites.

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Ces taches collées sur le pourtour de mon pilulier sont des pupes de Phoridae

Vous êtes plusieurs à le savoir : je collecte les invertébrés que je trouve déjà morts. Cela me conduit par moments à des découvertes un peu surprenantes – non pas que ça n’arrive jamais avec des invertébrés fraîchement récoltés, mais disons que j’augmente mes chances avec ma méthode bien particulière.

De quel genre de découverte est-ce que je parle? Du genre où l’on se retrouve avec plus d’insectes dans les piluliers de récolte que ce que l’on croyait avoir récupéré à l’origine!

Je m’explique : cela fait deux fois que je ramasse un insecte que je laisse traîner dans un pilulier (il faut dire que j’ai énormément de retard sur mon identification et mon épinglage!) pour découvrir ensuite qu’il était parasité par plusieurs autres insectes.

La première observation remonte à juin 2015. J’avais trouvé une jolie chenille de spongieuse (voir cette chronique si vous voulez en savoir un peu plus sur cette espèce) morte sous un arbre. Normalement, je mets les chenilles rapidement dans l’alcool, mais j’avais oublié celle-ci dans un pilulier disposé dans ma sacoche. Lorsque je sortis ledit contenant, je réalisai que la chenille – plutôt desséchée – était maintenant accompagnée de deux pupes de je ne sais quelle espèce d’insecte. Malheureusement, ces pupes ne se métamorphosèrent jamais en adulte, ne me permettant pas d’étudier plus longuement les spécimens en question. Cela dit, les chenilles de spongieuses sont reconnues pour être parasitées par certains diptères et hyménoptères; les mouches Tachinidae en particulier seraient de fréquents parasites selon les sources consultées et il se pourrait bien qu’il s’agisse de ce groupe.

Ma seconde observation ne date que de quelques mois. Lors d’une randonnée en terrain montagneux en septembre, je fus très heureuse de tomber sur un bousier mort en plein milieu du sentier. Il s’agit d’un sympathique scarabée de grosseur moyenne (environ 15 mm de long) que j’ai pu ultérieurement identifier comme étant Geotrupes balyi, un géotrupe très commun au Québec selon Hardy (2014). Je le mis dans un pilulier, dans lequel j’ajoutai, quelques heures plus tard, une guêpe qui s’était retrouvée noyée dans ma piscine. Je mis le pot de côté pour me rendre compte, quelques jours plus tard, que ses parois étaient tachetées de petites pupes brun-orangé. Au fond du contenant se retrouvaient également plusieurs petites mouches jaunâtres. En posant quelques questions à des collègues entomologistes, on m’indiqua qu’il s’agissait de Phoridae.

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Mouches inattendues accompagnent maintenant mon bousier et ma guêpe!

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Ces mouches étaient des Phoridae

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Vue de près d’un Phoridae

Il s’agit de petits diptères connus pour pondre leurs larves dans différentes matières, incluant les cadavres. Toutefois, certaines espèces sont aussi des parasites. À cause de mon mode de capture (et de mon incapacité pour l’instant à connaître l’espèce exacte de Phoridae), je ne suis pas en mesure de confirmer à ce stade-ci si les fameuses mouches parasitaient mon joli coléoptère ou si elles ont simplement colonisé ce dernier une fois qu’il était déjà mort. Si vous connaissez la réponse, n’hésitez surtout pas à m’en faire part! À noter que je présume fortement que les mouches viennent du bousier, ce dernier étant maintenant « troué » (trous par lesquels les larves se seraient possiblement extirpées avant de se métamorphoser), alors que la guêpe semble parfaitement intacte.

Fait intéressant: j’ai pu lire, en préparant la présente chronique, que certaines espèces de Phoridae sont connues pour parasiter des fourmis. Plus étrange encore : le genre Apocephalus se développerait dans la tête des fourmis, provoquant parfois la chute de la tête, alors que le corps continue encore de bouger! Cela me fait penser à la reine de cœur dans Alice au pays des merveilles avec son fameux « Qu’on lui coupe la tête »!

Autre fait intriguant : saviez-vous que les bousiers continuent de sentir cette chose qui leur donne leur surnom, même lorsqu’ils sont naturalisés depuis un certain temps? En ouvrant le pilulier pour prendre les photographies agrémentant la présente chronique, puis en un deuxième temps pour identifier le bousier, je fus surprise par l’odeur qui s’y dégageait. J’ai demandé à des collègues entomologistes plus expérimentés si cela était normal et on m’a signalé que oui. Les bousiers, donc, sentent la merde même longtemps après qu’ils aient cessé d’y évoluer! Vous serez avertis!

Pour conclure, il peut arriver, lorsque l’on collectionne des invertébrés, que l’on se retrouve avec quelques surprises! Quoique pas toujours ragoûtantes – pensons par exemple aux fameux « vers gordiens », des parasites impressionnants (voir cette chronique, ainsi que celle-ci) – ces découvertes nous permettent souvent d’en apprendre plus sur le monde fascinant des insectes!

Que 2017 soit riche en découvertes de toutes sortes! Bon début d’année entomologique!

 

Pour en savoir plus

Nématomorphes : Les voleurs de corps

En tant qu’entomologiste amateur qui s’exerce à l’identification de spécimens variés que je trouve déjà morts, je dois vous avouer être hantée par une pensée : celle de voir mon spécimen mort se mettre à bouger sous la loupe de mon stéréomicroscope… et voir un organisme étranger en sortir. Cette frissonnante vision n’est pas complètement impossible. De multiples invertébrés sont susceptibles d’être parasités par d’autres, à l’instar du célèbre film « Alien ».

Un exemple bien connu est celui de l’étrange et long ver qui s’extirpe du corps d’araignées et de mantes religieuses popularisé par quelques « perturbantes » vidéos YouTube qui sont devenues littéralement virales (cliquer ici pour la vidéo sur l’araignée et ici pour celle sur la mante religieuse). Noter la taille surprenante des vers par rapport à leur hôte.

Nematomorpha

Nématomorphe capturé au printemps 2015 dans la rivière du Cap-Rouge

Dans ces deux cas, il s’agissait plus précisément d’un nématomorphe (embranchement Nematomorpha), un invertébré non-arthropode. Ce dernier est communément appelé « ver gordien », nom qui lui vient de sa propension à former des nœuds avec son corps lorsqu’il se tortille. En anglais, on l’appelle « hairworm » ou « horsehair worm », car il ressemble à un crin de cheval. À l’instar des crins, les adultes sont en effet longs et minces et arborent des couleurs variant entre le jaune et le noir. Leur diamètre se chiffre entre 0,25 et 3 mm, alors que leur longueur peut s’étaler de quelques centimètres jusqu’à un mètre!

J’ai fait la connaissance de ce groupe d’invertébrés lors de mes études en limnologie (écologie des lacs et des rivières), puisque les nématomorphes ont un cycle de vie étroitement associé aux milieux aquatiques. C’est dans le cadre d’un cours d’écologie générale que j’en vis pour la première fois. À la suggestion du professeur, nous collectâmes des criquets à différentes distances d’un point d’eau. Ensuite, nous les mettions au réfrigérateur, dans des sacs individuels. Le lendemain, nous devions compter combien de ces orthoptères étaient parasités. L’hypothèse était que les orthoptères capturés plus près du point d’eau étaient davantage infectés que les autres. Comment pouvions-nous le voir? C’est en sortant les sacs du frigo que nous obtenions notre réponse : si le criquet n’était plus seul dans son sac – soit accompagné d’un très long ver –, nous savions qu’il était parasité. Plusieurs de nos individus s’avérèrent effectivement parasités et l’expérience fut fort instructive – bien que nous ne pûmes noter de différence significative dans le taux de parasitisme selon l’endroit de capture des criquets.

Lors de mes études sur les milieux aquatiques, je n’en ai pas observé, peut-être parce que ceux-ci se confondaient facilement aux débris des rivières que j’échantillonnais, ou encore parce que je n’échantillonnais pas aux moments de l’année où ils sont plus actifs. Selon Thorp et Covich (2001), c’est au printemps ou tard en été qu’on a le plus de chances d’observer les adultes. Je tombai toutefois sur un individu lors d’une sortie éducative sur le terrain au printemps dernier en compagnie d’un jeune collègue entomologiste; c’est d’ailleurs ce dernier qui remarqua en premier le ver bougeant lentement dans le tas de débris que nous venions de collecter. Cela me permit de prendre les vidéos et les photos qui agrémentent la présente chronique.

Bien que ce soit le long ver adulte émergeant d’invertébrés qui nous fasse frémir, c’est plutôt le stade larvaire qu’il faut craindre – si l’on est un invertébré, bien sûr! Le cycle de vie des nématomorphes se caractérise par quatre stades : l’œuf, la larve préparasitique, la larve parasite et l’adulte vivant en eau libre.

Échantillonnage Cap-Rouge 2015

Milieu où le nématomorphe a été capturé

La femelle dépose ses œufs en milieu aquatique, un à la fois ou en plus grand nombre, formant des filaments gélatineux. Les larves préparasitiques qui en sortent peuvent adopter – selon les espèces – différentes stratégies. Certaines se développent immédiatement dans l’hôte qui les consomme en milieu aquatique. D’autres, qui vivent dans des mares temporaires, vont s’associer aux détritus présents dans l’environnement et survivre à l’assèchement de leur milieu de sorte à être ingérées par des arthropodes terrestres détritivores lorsque l’eau se sera retirée. Toutefois, la grande majorité des espèces de nématomorphes optent pour une troisième stratégie : les larves préparasitiques vont d’abord pénétrer à l’intérieur d’un premier hôte – l’hôte intermédiaire –, où elles stoppent leur développement. Elles attendent ensuite que cet hôte se fasse dévorer par un prédateur ou encore par un omnivore avant de poursuivre leur développement.

L’hôte intermédiaire comprend diverses larves d’invertébrés aquatiques comme les maringouins et les éphémères, mais inclut aussi des poissons et des têtards. Ces hôtes intermédiaires peuvent être consommés par une myriade d’invertébrés – dytiques, libellules, mantes religieuses, carabes, araignées, criquets, grillons – qui deviennent ainsi l’hôte final.

Quand le développement larvaire au sein de l’hôte final est complété, le nématomorphe qui est prêt à émerger doit le faire près d’un milieu aquatique. Comme les invertébrés parasités ne sont pas toujours d’origine aquatique, notre ver gordien doit user de stratégie afin que ces premiers aient envie d’aller s’abreuver ou « se baigner »! Que ce soit par dessiccation des tissus internes ou par un signal chimique généré par le ver parasite qui modifie le comportement de l’hôte, le ver parvient à « guider » ce dernier vers un milieu aqueux. C’est d’ailleurs ce phénomène que nous tentions d’étudier en capturant des criquets à diverses distances d’un point d’eau : nous présumions que les criquets parasités étaient « programmés » pour vouloir se rapprocher de tout milieu aquatique. Intrigant, n’est-ce pas?

Cela dit, une fois dans l’eau, le ver adulte n’a qu’à s’extirper de son hôte afin de compléter son cycle de vie. L’adulte ne se nourrit pas et, comme bien des adultes invertébrés, s’affaire essentiellement à la reproduction.

Si les nématomorphes adultes ont besoin de milieux aquatiques pour poursuivre leur développement, pourquoi les voit-on émerger d’invertébrés terrestres dans les vidéos YouTube susmentionnées? Le fait que les hôtes finaux aient été tués dans les vidéos n’est pas étranger à cette observation : les vers ne font que s’expulser de leur hôte qui, une fois mort, ne leur est plus d’aucune utilité!

En outre, vous aurez compris que ces étonnantes créatures ne sont pas un danger pour les humains : les larves ont besoin d’invertébrés pour survivre et les adultes ne se nourrissent point. Néanmoins, quelques cas de vers gordiens présents dans les excréments ou les vomissures d’humains ont été recensés : il s’agirait probablement de circonstances accidentelles, comme le cas d’une Coréenne qui se serait nourrie de criquets infectés, libérant ainsi dans son estomac les adultes qui n’ont plus leur hôte. Si vous êtes inquiets, je vous suggère de lire cet intéressant article qui aura tôt fait de vous rassurer.

Malgré ces probabilités extrêmement faibles, il n’en demeure pas moins que la capacité de ces bêtes à parasiter, ainsi qu’à altérer le comportement d’un hôte est fascinante et touche notre imagination : celle-ci n’est-elle pas d’ailleurs source d’inspiration pour bien des films d’horreur? Dans le monde des invertébrés, la réalité rencontre visiblement la fiction!

Vidéo 1. Nématomorphe capturé dans la rivière du Cap-Rouge (Québec).

Vidéo 2. Même nématomorphe.

Pour en savoir plus

Quelle mouche t’a piqué?

La capsule de la semaine dernière vous présentait la tête d’un insecte vu de très près et portant un long appendice ressemblant à une trompe. Mes questions étaient alors les suivantes : de quel insecte s’agit-il et à quoi sert cette « trompe »?

Tabanus atratus

Tabanidae qui atteint une grosseur appréciable de 3 cm (Tabanus atratus)

La réponse à la première question nous donne un bon indice quant à la réponse de la seconde. En effet, le spécimen photographié est une mouche (diptère) de la famille des Tabanidae. Dans le jargon populaire, on appelle les membres de cette famille mouche à chevreuil, taon ou frappe-à-bord. Naturellement, sachant ceci, vous aurez sans doute deviné que le rostre (appendice buccal) de cette mouche sert… à sucer votre sang!

Fait intéressant, les insectes que l’on connaît bien pour leur appétit pour notre sang font tous partie de l’ordre des diptères (mouches). À part les « mouches à chevreuil », on retrouve notamment les maringouins (famille des Culicidae), les mouches noires (famille des Simuliidae) et les brûlots (famille des Ceratopogonidae). Dans tous les cas, ce sont exclusivement les femelles qui se nourrissent de notre sang, dans le but louable de permettre à leurs œufs de survivre. Autre fait notable : les larves de tous ces groupes évoluent dans les milieux aquatiques ou semi-aquatiques. Ce n’est pas pour rien que je leur voue un certain intérêt!

Comme le suggère le titre de la présente chronique, je vais tenter de vous brosser un bref portrait de ces quatre familles de diptères piqueurs. Le tout afin de vous permettre, dans le futur, de répondre à la question « quelle mouche t’a piqué »!

Amorçons donc avec les brûlots, les moins connus à cause de leur très petite taille. Avez-vous déjà eu l’impression d’être mordus par un insecte, regarder la région affectée et… ne rien voir du tout? Si oui, vous vous êtes fort probablement fait mordre par un brûlot. Ces mouches sont effectivement minuscules : de 0,8 à 3 millimètres (voir cette photo). D’ailleurs, un de leur nom commun en anglais est « No-See-Ums » (ceux-que-l’on-ne-voit-pas)! Les larves, que l’on retrouve dans les milieux aquatiques calmes ou à courant lent, sont filiformes et ne présentent pas de traits distincts (photo). Déjà à ce stade, plusieurs espèces démontrent un goût pour le sang, se nourrissant d’autres diptères (chironomes, notamment) et insectes aquatiques.

Chez les adultes, les femelles s’attaquent typiquement aux mammifères et aux oiseaux. Certaines espèces parasitent également les reptiles, les amphibiens et même les gros insectes. Les brûlots sont dérangeants, car ils sont capables de se faufiler à travers moustiquaires et filets. Toutefois, ils ne représentent pas de danger en ce qui concerne la santé humaine: sous nos latitudes, ils ne transmettent pas de maladies chez les humains (ce qui n’est cependant pas le cas pour le bétail). Comme ils sont petits, la morsure, quoique désagréable, enfle et pique beaucoup moins que celle des prochaines familles dont je vais vous entretenir.

Simuliidae et Caro

Une DocBébitte assaillie par des mouches noires (voir autour de ma tête)

Augmentons en taille légèrement et parlons des mouches noires! Les amateurs de plein air et de pêche en région boisée (pensons aux Laurentides) savent qu’il ne faut pas sortir sans protection pendant les mois de mai et de juin. Autrement, ils se retrouveront assaillis par un vaste nuage de mouches noires. C’est effectivement par leur nombre que les mouches noires posent problème. Elles vous repèrent et vous mordent par dizaines. Certaines personnes – comme moi – sont particulièrement sensibles aux morsures de ces mouches et se retrouvent avec de multiples boursouflures qui démangent à s’en rendre presque fou! Heureusement, en Amérique du Nord, les mouches noires ne sont pas un vecteur de maladies pour les humains. Elles le sont ailleurs dans le monde (Afrique et Amérique du Sud), où elles transmettent une maladie connue sous le nom de « river blindness » (onchocerciasis).

Les larves de mouches noires évoluent dans les cours d’eau, où elles peuvent atteindre de si fortes densités qu’elles en tapissent parfois le fond. Elles s’accrochent aux roches à l’aide de petites épines situées à la base de leur abdomen élargi. Elles sont aussi munies d’éventails situés de chaque côté de leur bouche, qu’elles utilisent pour capturer des débris de toutes sortes dont elles se nourrissent. Leur forme est caractéristique et il est facile de les reconnaître (voir cette photo).

Qui ne connaît pas les maringouins (moustiques)? Tout comme les organismes précédents, leurs larves croissent dans les milieux aquatiques… Ou devrais-je dire sous l’eau. Dans les faits, un trou d’eau persistant quelques jours peut être suffisant pour soutenir une population de larves de maringouins. C’est ce qui en fait leur force. Les maringouins profitent en effet des habitats que nous créons autour de nos habitations : vieux pneus ou contenants qui traînent et dans lesquels l’eau de pluie s’accumule. Une fois émergées, les femelles s’en prennent à nous! Ces dernières recherchent effectivement un bon repas protéiné avant de pondre leurs œufs.

Culicidae larve 2

Larve de maringouin

La réaction à la morsure des maringouins varie d’un individu à l’autre. Pour ma part, comme je suis assez sensible, je tends à arborer une jolie enflure de la taille d’un dix cents. Malheureusement, les maringouins transmettent plusieurs maladies, mondialement parlant. Au Québec, c’est le virus du Nil occidental qui est sous surveillance.

Pour couronner le tout, terminons par les mouches à chevreuil. Ces mouches peuvent atteindre une longueur de 3 centimètres, selon l’espèce. Pour un animal qui se nourrit de sang humain, cela commence à être plutôt gros! En faisant des recherches sur Internet, je suis tombée sur cette vidéo prise par un valeureux internaute qui s’est laissé mordre par une espèce de Tabanidae. On voit bien comment la femelle s’y prend pour cisailler la peau, puis s’abreuver. Le principe est le même que pour les autres diptères piqueurs : la femelle utilise ce sang pour nourrir les œufs qu’elle porte. Naturellement, comme ces mouches sont assez grosses, leur morsure est fort désagréable. Pour reprendre une de mes sources « they have a very nasty bite » (Voshell 2002). J’approuve. Au moins, elles ne sont pas un vecteur de maladies humaines au Québec.

Chrysops lateralis

Espèce de Tabanidae (Chrysops lateralis)

Tout comme les adultes, les larves sont assez massives (photo) et peuvent mesurer jusqu’à 60 millimètres de long. Lorsque je faisais du terrain, j’en capturais régulièrement dans les fonds graveleux des rivières. Plusieurs espèces sont prédatrices et se nourrissent d’autres invertébrés aquatiques. Elles utilisent leurs pièces buccales, formées de deux longs « crocs », afin de percer des trous dans le corps de leurs proies. Elles consomment ensuite les fluides et les tissus plus mous.

Comme la chronique tire à sa fin, je réalise qu’il y aurait encore beaucoup à dire sur chacune de ces familles. Au retour de l’été – et idéalement avec quelques photographies de plus à l’appui – je pourrai vous en parler davantage! Ce n’est pas comme si ces insectes étaient difficiles à trouver. Ce sont généralement eux qui nous trouvent en premier!

 

Pour en savoir plus