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Le plécoptère géant

La semaine dernière, je vous présentais une « bébitte brune » qui, bien que d’apparence plutôt sobre – voire ordinaire aux yeux de plusieurs -, appartient à l’un de mes groupes d’insectes favoris.

Pteronarcys Anticosti

Pteronarcys observé dans une rivière bordée de forêts sur l’île d’Anticosti

Pteronarcyidae_Jacques-Cartier

Les Pteronarcyidae se roulent en boule lorsqu’ils sont perturbés

Aviez-vous deviné qu’il s’agissait d’une naïade de plécoptère de la famille Pteronarcyidae (genre Pteronarcys)? Les membres de cette famille sont communément appelés en anglais « Giant stoneflies », ce qui se traduirait par « plécoptères géants ». Ils tirent leur nom de la taille appréciable qu’ils peuvent atteindre – un quelque 50 millimètres de longueur. D’ailleurs, j’adore manipuler et observer des naïades de cette famille, car elles sont très grosses, plutôt lentes et faciles à photographier si on les compare à de multiples autres insectes aquatiques ou terrestres.

Les naïades de Pteronarcyidae se trouvent dans les cours d’eau bien oxygénés où le courant est rapide. Voshel (2002) précise qu’elles se cachent dans les interstices des blocs et des galets, là où le courant ne peut les déloger. Elles sont tout de même munies de pattes possédant chacune deux griffes acérées qui leur permettent de bien s’accrocher au substrat.

Elles se distinguent des autres espèces de plécoptères par la présence de nombreuses « touffes » de branchies qui couvrent non seulement la face ventrale de leur thorax, mais prennent aussi attache sur les deux à trois (selon le genre) premiers segments de leur abdomen. En comparaison, les naïades de Perlidae (voir cette chronique) arborent leurs branchies uniquement sur le thorax, à la jointure des pattes. Le reste de leur thorax en est dépourvu, de même que leur abdomen. Les autres familles de plécoptères, quant à elles, ne possèdent pas de branchies en touffes disposées de la sorte.

Les naïades sont des détritivores qui déchiquettent les débris végétaux qui s’accumulent au fond des rivières. Lorsque j’effectuais des échantillonnages dans des rivières québécoises pendant mes études, j’en observais beaucoup dans les rivières à fort couvert forestier. Les nombreuses feuilles et les débris ligneux qui se retrouvaient dans l’eau constituaient une source de nourriture pour ces arthropodes. Plus particulièrement, selon les documents que je consultais à l’époque, nous présumions que nos plécoptères assimilaient surtout les bactéries qui colonisaient ces substrats, autrement peu riches.

Pteronarcyidae Branchies

La face ventrale du thorax et les deux premiers segments abdominaux de ce Pteronarcys sont couverts de branchies touffues

Pteronarcyidae_Jacques-Cartier 2

Les pattes des Pteronarcyidae sont munies de deux griffes leur permettant de bien s’accrocher!

Selon Merritt et Cummins (1996), il arrive également aux Pteronarcyidae d’ingérer des algues et quelques autres invertébrés. Ce comportement alimentaire varié avait aussi été présumé lors de mes études qui portaient notamment sur la position trophique (position dans la chaîne alimentaire) où se situent les organismes peuplant les rivières. La variabilité de la position trophique était grande chez les Pteronarcyidae (un peu plus de deux positions), alors qu’elle aurait dû être faible si l’ensemble des individus capturés s’était nourri de façon similaire (Anderson et Cabana 2007). C’est donc dire que nos sympathiques plécoptères ne font pas la fine bouche et s’alimentent à partir des différentes sources de nourriture disponibles.

Les naïades prennent d’une à trois années à se développer sous l’eau. Elles émergent en tant qu’adultes ailés (voir cette photo) à la fin du printemps, entre avril et juin selon les latitudes. Les adultes ne se nourrissent point et, comme tous les insectes aquatiques qui émergent, cherchent principalement à se reproduire. Ils sont nocturnes et seraient attirés par les lumières. Gardez donc l’œil ouvert si vous faites partie de ces entomologistes qui effectuent des chasses de nuit!

Pour terminer, les Pteronarcyidae servent d’indicateurs de l’intégrité des milieux aquatiques. Ils sont sensibles à la pollution; par conséquent, leur présence témoigne habituellement d’un habitat en santé. Une de mes rivières préférées pour observer des spécimens de cette famille est la rivière Jacques-Cartier, une rivière qui présente peu de signes de détérioration sur une bonne partie de son parcours. En outre, si vous souhaitez partir à la découverte de ce joli insecte, malgré le fait qu’il soit « tout brun », je vous conseille d’aller jeter un coup d’oeil entre les gros galets des rivières situées en milieu boisé, comme celles qui sillonnent les Laurentides, par exemple. Quoi de plus agréable que de jouer, pieds dans l’eau, dans de belles rivières propres!

 

Pour en savoir plus

  • Anderson, C. et G. Cabana. 2007. Estimating the trophic position of aquatic consumers in river food webs using stable nitrogen isotopes. Journal of the North American Benthological Society, 26(2) : 273-285.
  • Bug Guide. Family Pteronarcyidae – Giant Stoneflies. http://bugguide.net/node/view/43167
  • Bug Guide. Genus Pteronarcys – Giant Stoneflies. http://bugguide.net/node/view/79985
  • Discover Life. Pteronarcyidae. http://www.discoverlife.org/mp/20q?search=Pteronarcyidae
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Chauliodes : un peigne ou un râteau?

C. rastricornis mâle_Bino

Voyez-vous les motifs noirs sur fond pâle (tête et thorax)?

Je dois vous avouer qu’aux fins de la présente chronique, j’avais commencé à me documenter au sujet d’une espèce très précise de mégaloptère : le chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis). Je croyais fermement que les individus que j’avais pris en photographie ces dernières années – dont un qu’on m’avait donné et qui fait maintenant partie de la ma collection – étaient de cette espèce…

Or, je fus étonnée de réaliser en effectuant quelques recherches que tous les spécimens que j’avais observés étaient plutôt de l’espèce Chauliodes rastricornis (je n’ai pas trouvé de nom commun pour cette dernière). On en apprend tous les jours!

Il faut dire que les deux espèces se ressemblent beaucoup au premier coup d’œil, surtout s’il s’agit de mâles. Selon Bug Guide, la meilleure façon de distinguer les mâles est d’examiner les motifs sur le dessus de la tête et du thorax. Chez C. rastricornis, les motifs sont foncés sur fond brun pâle, alors qu’ils sont brun pâle ou jaunâtres sur fond brun foncé chez C. pectinicornis. Les femelles C. rastricornis sont plus faciles à reconnaître : leurs antennes sont serrates (en forme de râteau), au lieu d’être pectinées (en forme de peigne) comme c’est le cas chez les mâles des deux espèces, ou encore chez la femelle C. pectinicornis.

C. rastricornis femelle

Femelle photographiée en 2015; voyez ses antennes qui ne sont pas pectinées

C. rastricornis mâle

Mâle C. rastricornis

Par conséquent, si l’on observe un chauliode aux antennes serrates, on peut être certain qu’il s’agit d’une femelle C. rastricornis. Autrement, il faut examiner plus attentivement les motifs sur la tête et le thorax. Dans le cas des individus photographiés, outre une femelle C. rastricornis facile à distinguer, tous mes spécimens présentaient des motifs foncés sur fond pâle. Cela me conduit à croire que je n’ai observé que des mégaloptères de l’espèce rastricornis. Qu’en dites-vous?

Par ailleurs, les sources consultées indiquent que C. rastricornis est une espèce printanière, alors que C. pectinicornis émerge plus tard pendant l’été. Toutefois, à nos latitudes, il semble que la période d’émergence soit décalée. Ainsi, les individus que je pus observer à la mi-juin 2015, la mi-juillet 2015 et le début juillet 2016 étaient tous des C. rastricornis, reconnus pour émerger plus tôt dans les latitudes plus au sud. Bug Guide parle d’émergences s’étalant de mars à mai en Caroline du Nord, mais se produisant aussi tard qu’au début juillet dans la région du Massachusetts. Si l’on extrapole, on peut penser que, un peu plus au nord, il serait normal d’observer une période d’émergence en juin et juillet.

Qu’il s’agisse d’une ou l’autre des espèces de chauliodes, les deux groupes évoluent sous forme larvaire dans les milieux aquatiques. Il s’agit de redoutables prédateurs qui se nourrissent d’une myriade d’insectes et d’invertébrés aquatiques. Leurs mandibules de grande taille ne laissent d’ailleurs présager aucun doute sur leurs préférences alimentaires! Aussi, ces larves peuvent passer de deux à trois années sous l’eau avant d’émerger; elles atteignent des tailles impressionnantes! Bien que mes clichés de larves n’incluent pas d’individus du genre Chauliodes, ceux-ci donnent tout de même une bonne idée des caractéristiques générales de ces créatures aquatiques. Voir cette chronique pour plusieurs photographies, ainsi que le cliché joint au présent billet.

C. rastricornis femelle_miellée

Femelle C. rastricornis à la miellée

Nigronia sp.

Larve de Corydalidae (genre Nigronia); pour donner un aperçu de la forme générale d’une larve de cette famille

Les préférences des larves de chauliodes en matière d’habitat contrastent avec les autres membres de la famille Corydalidae, réputés être plutôt sensibles à la pollution (voir l’indice de Hilsenhoff dans Hauer et Lamberti 2007). En effet, contrairement aux autres genres, les chauliodes préfèrent les milieux où le courant est lent. Ils évoluent dans les milieux boueux et riches en matières organiques, où les concentrations d’oxygène peuvent s’avérer faibles. C’est pour cette raison qu’ils portent des tubes respiratoires assez longs situés près du bout de leur abdomen – un critère qui permet de les distinguer.

Cette particularité explique sans doute pourquoi j’ai observé des adultes pour la toute première fois lors d’une chasse entomologique de nuit aux abords du lac Saint-Augustin, un lac riche en matière organique et présentant des signes de dégradation. À cet effet, les individus observés étaient attirés par les lumières disposées autour du lac par des collègues entomologistes. Étonnamment, nous avons même observé que certains de ces mégaloptères étaient attirés par la miellée (substance sucrée utilisée pour attirer notamment les papillons de nuit), alors que les sources consultées indiquent qu’ils ne se nourrissent pas en tant qu’adultes. Bug Guide dénote le même comportement.

Lors de cette activité nocturne, je pus prendre une femelle en vidéo (voir ci-dessous). On peut apprécier la forme de ses antennes qui sont filiformes et en forme de « râteau », plutôt qu’en forme de peigne. Cette dernière cherchait également à mordre. Voyez-vous ses mandibules ouvrir et fermer? Pas contente, la dame!

À la suite de cette activité, l’on m’offrit un des spécimens capturés pendant la soirée, dont une photo figure dans la présente chronique. Ses antennes en forme de peigne nous avaient initialement laissé croire qu’il s’agissait d’un chauliode parchemin… mais les motifs qui flanquent sa tête suggèrent plutôt que c’est bel et bien un C. rastricornis mâle. La leçon à retenir? Que les antennes soient en forme de râteau ou de peigne, il faut aller plus loin sans son investigation quand l’on fait face à un chauliode!

 

Vidéo 1. Femelle C. rastricornis, qui n’est pas très contente de se faire observer de près! Je l’ai relâchée peu de temps après!

 

Pour en savoir plus

Faire feu de tout bois!

Longicorne noir Mâle

Longicorne mâle observé en juillet 2016 – remarquez la longueur de ses antennes!

Bravo à ceux qui ont deviné que l’antenne présentée dans le cadre de la dernière devinette appartenait à un longicorne! Ces insectes sont effectivement souvent munis d’antennes très longues comparativement à la taille de leur corps. C’est, sans surprise, ce qui leur a valu leur nom commun!

Plus précisément, le spécimen qui a fait l’objet de mon cliché est un longicorne noir, Monochamus scutellatus. Il s’agit d’un longicorne très commun au Québec qui est également facile à reconnaître. Il tire son nom de son scutellum apparent – le petit écusson qui se situe au point d’intersection entre les deux élytres. Ce dernier, de couleur blanche, contraste de façon évidente avec le reste de sa robe sombre. C’est un critère permettant de savoir, au premier coup d’œil, que l’on fait face à M. scutellatus.

Par ailleurs, les mâles et les femelles se distinguent également assez aisément. Les antennes des mâles font deux fois la longueur de leur corps, alors que celles des femelles sont égales ou légèrement plus longues que l’abdomen, sans plus. De même, les élytres de la femelle sont ponctués de mouchetures blanchâtres; en revanche, le mâle est plus uniformément noir.

Longicorne noir Scutellum_Moyen

Le scutellum du longicorne noir est blanc – ici vu au stéréomicroscope sur un spécimen qui m’a été donné (noter que le scutellum a jauni pendant la conservation)

Vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai nommé le présent billet « faire feu de tout bois »? Cette expression se voulait une référence à l’habitat privilégié par notre joli coléoptère. En effet, les femelles pondent leurs œufs sur les arbres morts ou endommagés – de préférence des pins ou des épinettes. Elles sont particulièrement attirées par les parcelles d’arbres brûlés. À ce qu’il semble, il y aurait une corrélation positive entre l’abondance du longicorne noir, la sévérité de récents feux pour un secteur donné, ainsi que l’abondance et la taille des arbres brûlés. La présence de forêts saines adjacentes aux parcelles brûlées est toutefois nécessaire, puisque les adultes se nourrissent des aiguilles de résineux et de l’écorce tendre des jeunes pousses ou des branches de conifères.

Longicorne noir Femelle

Femelle qui se baladait sur notre voiture près d’un parc national en Estrie (juillet 2004). La forêt nous entourait.

Longicorne noir

Une autre de mes premières observations de longicorne noir. Ce mâle m’a prise pour une piste d’atterrissage lors d’une randonnée en forêt (septembre 2004).

Les femelles déposent leurs œufs dans des cavités qu’elles grugent elles-mêmes. Étant donné le temps qu’elles passent à « creuser » leur nid, il arrive que certaines femelles préfèrent voler le nid d’autrui plutôt que de s’attarder à creuser leur nid elles-mêmes. Ayant de larges mandibules, elles s’affairent à tenter de couper les pattes ou les antennes de leurs consœurs! D’ailleurs, les adultes longicornes sont reconnus pour avoir de fortes mandibules… qui peuvent servir à mordre les doigts inquisiteurs! Vous en serez avertis!

Les larves évoluent d’abord immédiatement sous l’écorce, près de la surface, avant de s’enfoncer plus profondément à l’intérieur de l’arbre. J’ai déniché cette vidéo sur YouTube où l’on peut entendre, puis voir, tout un amas de larves de longicornes logées directement sous l’écorce d’un tronc coupé. Surprenant, n’est-ce pas? Saviez-vous d’ailleurs que l’on pouvait entendre les larves des longicornes ronger le bois mort?

Lorsqu’elles creusent leurs galeries, les larves entraînent avec elles des fongus susceptibles de décomposer le bois plus rapidement. De façon générale, elles sont bénéfiques, puisqu’elles contribuent à la réduction de la matière végétale morte en humus, ainsi qu’au recyclage des nutriments qui y sont associés. Toutefois, les compagnies forestières les apprécient moins. En effet, les troncs coupés, s’ils sont laissés sur place en période de reproduction du longicorne, peuvent se retrouver envahis de petites larves et des champignons qui les accompagnent. La qualité du bois peut s’en retrouver réduite, de même que sa valeur marchande. Là où ça fait mal, quoi!

Le longicorne noir est bien réparti en Amérique du Nord. Au nord, on l’observe de l’Alaska jusqu’à Terre-Neuve. Au sud-ouest, son aire s’étend jusqu’en Arizona et au Nouveau-Mexique, alors qu’on le retrouve jusqu’en Caroline du Nord vers l’est.

Aussi, pas besoin d’être en pleine forêt pour l’observer, malgré sa prédisposition à ronger les résineux. En effet, une des toutes premières demandes d’identification de ce coléoptère provenait de mes parents en juin 2012, qui résident en milieu urbain (le blogue DocBébitte n’existait pas encore à cette époque, mais on me demandait déjà « qu’est-ce que cette bébitte »!). Ainsi, il est possible de croiser ces coléoptères alors qu’ils sont sans doute en déplacement entre deux lieux d’alimentation, ou encore entre un lieu d’alimentation et un lieu de ponte. J’en ai moi-même photographié et filmé un dans ma cour l’été dernier, mais il faut dire que j’ai un boisé d’envergure qui longe le cap situé derrière ma demeure. Si le cœur vous en dit, vous pouvez visionner la vidéo que j’ai prise et qui présente ce sympathique coléoptère en action!

Larves xylophages

Larves de xylophages – plusieurs seraient des longicornes (famille Cerambycidae)

Pour terminer, le longicorne noir peut être vu aux lumières le soir. L’été dernier, j’en ai ainsi vu un partiellement enchevêtré dans une toile d’araignée bordant ma maison; il s’était malheureusement cassé une antenne en tentant de se déloger. J’en profitai pour le sortir du pétrin et le manipuler à ma guise. C’était seulement deux jours avant l’observation documentée sur vidéo ci-dessous, soit à la fin de juillet. Ainsi, plusieurs adultes différents circulaient autour de ma demeure à ce moment de l’année. D’ailleurs, une des sources consultées indique que la période d’émergence s’étend entre la mi-juin et la mi-août, sans toutefois préciser s’il y a une différence selon la latitude. Durant cette période, donc, surveillez les insectes qui approchent à vos lumières. Avec un peu de chance, vous pourriez voir ce joli longicorne, facile à reconnaître!

 

Vidéo 1. Longicorne noir mâle observé dans ma cour (27 juillet 2016).

 

Pour en savoir plus

DocBébitte en bref : (Encore) des insectes dans ma bouffe!

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Nitidule à quatre points, vivant, dans mon chou-fleur

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Limace, elle aussi cachée dans le même chou-fleur

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Deux larves de mouches (diptères) trouvées dans mes bleuets

Il y a de cela quelques années déjà, je vous entretenais sur le fait que l’on mange quotidiennement plusieurs invertébrés à notre insu (cette chronique). Pire encore, je vous expliquais que les normes canadiennes et américaines tolèrent une assez vaste palette d’arthropodes dans les aliments qui nous sont vendus. En outre, la quantité de ces petites bêtes que l’on engouffre accidentellement chaque année se chiffre entre 1 à 2 livres, rien de moins!

Au courant des deux dernières semaines, j’eus l’opportunité moi-même de contribuer à cette statistique… et de voir comment il était facile d’ingurgiter des invertébrés sans vraiment le vouloir.

Première observation : après avoir entamé un chou-fleur frais acheté du marché public, j’observai plusieurs invertébrés morts ou vivants qui parsemaient ce dernier. Ma première découverte fut un nitidule à quatre points bien vivant qui aurait été difficile à rater. Après avoir remis le chou-fleur au frigo, je notai lors d’une deuxième utilisation que celui-ci abritait également une sympathique limace, qui s’activa à la chaleur de la pièce, ainsi que plusieurs petites mouches mortes. Outre les petites mouches,  il est probable que j’aurais vu le nitidule et la limace à temps avant de les consommer. Or, ce ne fut pas le cas de ma seconde observation…

En effet, la semaine dernière, je me délectais de façon distraite de bleuets frais tout en travaillant. À un certain moment, je m’aperçus de la présence d’une petite larve de mouche qui déambulait sur ma collation. Je la mis de côté afin de l’observer au stéréomicroscope une fois de retour à la maison, en tâchant de la garder vivante. Je poursuivis ma collation en examinant plus attentivement la surface de mes bleuets, jusqu’à ce qu’il me vienne à l’esprit que les larves n’étaient pas nécessairement SUR les bleuets, mais DANS ceux-ci. Immédiatement, j’ouvrir un premier bleuet – au lieu de le croquer… et devinez ce qui s’y trouvait? Eh oui, il y avait une seconde larve. Ou bien j’avais la main chanceuse pour trouver une larve du premier coup, ou bien suffisamment de mes bleuets contenaient des larves pour que je tombe sur l’une d’entre elles. Comme j’avais déjà mangé une vaste quantité de ces bleuets, j’aurais préféré la première option. D’un point de vue purement statistique, cependant, la seconde option était bien plus plausible. Bref, j’avais probablement avalé beaucoup de petites larves… Et moi qui croyais qu’une collation de fruits comportait peu de protéines!

Et vous, chers lecteurs, avez-vous quelques anecdotes croustillantes du même genre? Qu’on le veuille ou non, les arthropodes se retrouvent partout… même dans notre assiette!

 

Vidéo 1. Cette jolie limace était bien cachée dans mon chou-fleur. Il était déjà bien entamé quand je l’aperçus sur les restes du feuillage. Aurait-elle pu se retrouver dans mon assiette?

 

Vidéo 2. Cette larve de diptère (mouche) a été retrouvée dans mes bleuets… Et elle n’était pas seule! (Mettre en HD pour une meilleure définition)

Un trichoptère nymphe des eaux

À la fin du mois de mai, j’ai eu le plaisir de participer à une formation sur l’identification de macroinvertébrés d’eau douce offerte conjointement par le Groupe d’éducation et d’écosurveillance de l’eau (G3E) et le Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC). Mon objectif était de me mettre à jour et d’entendre les bons conseils que les responsables avaient à nous donner pour faciliter l’identification de certains spécimens.

Hydropsychidae Macrostemum

Hydropsychidae (genre Macrostemum) observé sous le stéréomicroscope lors de ma formation

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Ce superbe cliché d’un Hydropsychidae a été soumis au concours de photographie 2015 par Mme Gillis

Outre l’identification d’invertébrés en tant que telle, la formation initiait les participants au tri d’échantillons d’invertébrés entremêlés à des algues, roches et compagnie. Le tri était en soi un travail de moine et consistait à distinguer et collecter de toutes petites bêtes qui ressemblaient parfois à s’y méprendre aux débris auxquels elles étaient mêlées. L’échantillon que j’avais entre les mains était truffé de larves de deux familles d’insectes : des chironomes, dont j’ai déjà parlé dans cette précédente chronique, ainsi que des trichoptères de la famille Hydropsychidae. C’est en voyant passer un Hydropsychidae après un autre que je me suis dit qu’il s’agirait d’un bon sujet sur lequel vous entretenir lors de ma prochaine chronique. Difficile de penser à autre chose lorsqu’on voit défiler des dizaines d’insectes du même type en une heure!

Les Hydropsychidae constituent sans contredit l’une des familles d’insectes aquatiques dont on retrouve le plus fréquemment des larves dans nos rivières du Québec méridional. Les larves ressemblent plutôt à des chenilles avec leur abdomen long et mou – trait caractéristique de l’ordre des trichoptères. Elles se distinguent cependant des autres familles de trichoptères par leurs trois segments thoraciques munis de plaques dures, ainsi que par leur abdomen dont la face ventrale est couverte de branchies filamenteuses que Moisan (2010) qualifie de « semblables à de petits arbres ». Comme certains l’ont reconnu, c’est d’ailleurs cet attribut qui était présenté sur la photographie de la dernière devinette.

Pourquoi retrouve-t-on ce groupe fréquemment dans nos rivières? Premièrement, les larves de cette famille sont passablement tolérantes à la pollution et l’on peut les observer tant dans les cours d’eau faiblement dégradés que dans les cours d’eau plus perturbés. Selon Hauer et Lamberti (2007), leur cote de tolérance se situe à 4 sur 10, ce qui s’avère moyennement tolérant. Je soupçonne cependant que cette cote est plus élevée : lors de mes études, il m’est arrivée à plusieurs reprises d’observer des Hydropsychidae dans des sites très dégradés – c’est-à-dire localisés dans des milieux urbanisés et affectés par des rejets d’égouts. À ces sites, la faune invertébrée était extrêmement dégradée et il ne persistait souvent que des chironomes et une poignée de trichoptères (Hydropsychidae) et d’éphémères (Baetidae) tolérants.

Cela m’amène à vous parler de la deuxième raison pour laquelle les Hydropsychidae sont probablement abondants dans nos rivières : ils sont des collecteurs-filtreurs et peuvent se nourrir d’une vaste palette de détritus animaux et végétaux. Leur adaptabilité est par conséquent sans doute élevée – ce sont des généralistes qui profitent des différentes sources de nourriture, quelles qu’elles soient. Voshell (2002) précise justement que certaines espèces moins sensibles à la pollution vont proliférer dans les milieux enrichis par les nutriments (azote, phosphore) et la matière organique provenant d’eaux usées ou agricoles, puisque ces caractéristiques augmentent la quantité de nourriture en suspension et favorisent nos trichoptères.

Par ailleurs, j’avais aussi noté, lors de mes études, une forte abondance d’Hydropsychidae dans des sites situés en aval de barrages. En fait, leur comportement alimentaire explique également pourquoi ils s’observent en grand nombre dans ces milieux : les barrages engendrent de vastes réservoirs où l’eau ralentit. Cette stagnation est notamment propice à la prolifération d’algues et de microorganismes qui se retrouveront par la suite coincés dans la toile des Hydropsychidae situés en contrebas du barrage. L’abondance des trichoptères s’en retrouve rehaussée, à un point tel que Voshell (2002) relate un cas où la densité d’Hydropsychidae mesurée en aval d’un barrage explosait à 47 000 larves par mètre carré! Exceptionnel, n’est-ce pas?

Il y a quelques instants, je vous parlais d’aliments qui se retrouvent agglutinés dans une toile… Comment ça, une toile, me direz-vous? Eh oui, ces sympathiques insectes aquatiques tissent des toiles à l’entrée de leur retraite, à l’instar des araignées. Le courant s’engouffre autour de la retraite et les particules qu’il amène demeurent collées à la toile, offrant un dîner gratuit.

Fait intéressant, j’avais déjà vu une étude qui examinait si la présence de divers polluants dans l’eau pouvait affecter l’habileté des Hydropsychidae à tisser. Le résultat était étonnant : les toiles, au lieu d’être savamment tricotées, devenaient chaotiques lorsque le trichoptère était exposé à des contaminants. Cela fait le parallèle avec les études sur les araignées qui démontraient, elles aussi, l’effet de perturbateurs sur la capacité des araignées à tisser des toiles (j’en parle ici). Malheureusement, je n’ai pas été en mesure de retrouver l’étude sur les trichoptères pour vous citer la référence – si jamais vous mettez la main dessus, n’hésitez pas à me le signaler!

Hydropsychidae_Détails

Caractéristiques permettant de distinguer une larve d’Hydropsychidae

Trichoptère adulte

L’espèce Macrostemum zebratum arbore des zébrures distinctes

Étant donné que les larves comptent sur le courant pour leur amener leur repas, celles-ci se retrouvent davantage dans des milieux où le courant est présent (moyen à rapide, je vous dirais). Souvent, il s’agit de seuils où il est facile de descendre en bottes-salopettes. C’est en soulevant des roches (généralement 10 centimètres de diamètre en montant) dans ce type de milieu que vous pourrez les observer. Avis à ceux qui veulent partir à leur recherche!

Les trichoptères subissent une métamorphose complète. Cela signifie qu’ils se transformeront en pupe avant de devenir un adulte ailé qui complètera son cycle de vie hors de l’eau. Les larves matures se construisent un abri fermé au sein duquel elles tisseront leur cocon. Lorsque la pupe aura terminé son développement, elle se fraiera un chemin vers la surface pour émerger.

L’adulte Hydropsychidae s’observe, comme vous pouvez vous l’imaginer, près des cours d’eau où évoluent les larves. Il ressemble à un petit papillon dont les ailes sont repliées en toile par-dessus le corps. La coloration des adultes est souvent brune ou beige, mais l’espèce Macrostemum zebratum arbore des motifs qui la distinguent des autres trichoptères. C’est d’ailleurs en me renseignant aux fins de la présente chronique que je réalisai que j’avais photographié cette espèce il y a deux ans, lors d’un séjour à Montréal. Alors en promenade aux abords du fleuve Saint-Laurent, nous étions assaillis par des essaims de centaines de ces trichoptères. M. zebratum revêt en effet des zébrures typiques d’un beige jaunâtre superposées sur un fond plus foncé. L’espèce est commune dans les grandes rivières et c’était le cas, visiblement, de ce secteur du fleuve Saint-Laurent.

Pour terminer, je ne connaissais pas la signification du nom de cette famille d’insectes avant d’écrire la présente chronique. J’ai appris que le terme Hydropsychidae signifie « nymphe de l’eau », soit du grec « hydor » (eau) et « psyche » (âme). À ce qu’il semble, selon la mythologie grecque, Psyche était une belle nymphe immortelle. Un nom fort poétique pour notre petit trichoptère, n’est-ce pas?

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Family Hydropsychidae – Netspinning Caddisflies. http://bugguide.net/node/view/45092
  • Bug Guide. Species Macrostemum zebratum – Zebra Caddisfly. http://bugguide.net/node/view/13141
  • Hauer, F.R. et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.