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Le peuple de l’asclépiade

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Petite punaise de l’asclépiade dont j’ai parlé récemment

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Monarque – Photo soumise lors du concours amical de photographie DocBébitte par Ludovic Leclerc en 2014

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Arctiide de l’asclépiade

Dans une de mes dernières chroniques, j’écrivais au sujet d’un sympathique hémiptère : la petite punaise de l’asclépiade. J’expliquais notamment que plusieurs insectes se nourrissant d’asclépiades arboraient le noir et l’orange (ou rouge). Pourquoi donc? Simplement pour prévenir les prédateurs qu’ils ont un goût désagréable. En effet, l’asclépiade produit un latex blanchâtre qui contient des substances toxiques pour la majorité des animaux. Il confère toutefois aux espèces qui sont capables de s’en nourrir un mauvais goût.

Cette petite incursion me donna envie de vous parler davantage d’espèces d’insectes que l’on peut retrouver sur l’asclépiade. Celles-ci sont nombreuses!

Hormis notre petite punaise de l’asclépiade (Lygaeus kalmii) dont j’ai déjà discuté et sa consœur, la grande punaise de l’asclépiade (Oncopeltus fasciatus), on retrouve notamment deux lépidoptères et deux coléoptères étroitement associés à cette plante.

L’espèce la plus connue est sans contredit le monarque. Bien que l’adulte se nourrisse du nectar d’une vaste palette de plantes, la chenille a un menu plus limité basé majoritairement sur les asclépiades (diverses espèces). Les femelles pondent leurs œufs sur les plants en question, où évoluent les larves qui deviendront de jolies chenilles rayées de noir, jaune et blanc (voir cette photographie tirée de Bug Guide).

La chenille de l’arctiide de l’asclépiade se développe elle aussi – comme son nom le suggère – sur les plants d’asclépiades. Elle ne daigne pas, non plus, les feuilles d’apocyne. Ces jolies chenilles poilues sont capables de dévorer les feuilles de talles d’asclépiades, en particulier lors de leurs premiers (1 à 3) stades de vie, où elles sont grégaires. Il s’agit d’une espèce que j’observe régulièrement quand je m’amuse à regarder sous les feuilles d’asclépiades au mois d’août. Elle est visiblement commune, du moins dans la grande région de Québec où j’habite. Cela dit, Wikipédia suggère que les personnes plus sensibles pourraient réagir aux poils de ces petites chenilles. Pour ma part, j’en ai manipulé à plusieurs reprises sans aucune réaction.

Deux coléoptères fort colorés sont aussi fréquemment observés sur les plants d’asclépiades. La chrysomèle de l’asclépiade (Labidomera clivicollis) est un coléoptère très commun que je vois systématiquement chaque été lorsque j’arpente les champs et les rivages bordés de « mauvaises herbes ». Ce sont à la fois les adultes et les larves de cette chrysomèle qui se nourrissent des feuilles des différentes espèces d’asclépiades. Les premières photographies que j’ai de cette espèce remontent à l’automne 2006, alors que j’observais des larves et des adultes en bon nombre sur une colonie d’asclépiades au marais Léon-Provancher. J’étais intriguée par ces assez gros (8-11 mm) coléoptères qui sont plutôt tape-à-l’œil avec leur coloration orange et noir irisé (reflets parfois verts, parfois bleus) et leur forme toute ronde. Ils sont en effet fort jolis, ne trouvez-vous pas?

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Ma toute première observation documentée de chrysomèles de l’asclépiade (2006)

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Même moment en 2006 : on voit ici une larve de la chrysomèle de l’asclépiade

Le second coléoptère – le longicorne de l’asclépiade (Tetraopes tetrophthalmus) – est également fort mignon. Bien que Bug Guide indique que cette espèce est très commune là où l’on retrouve des asclépiades, je n’en ai pour ma part j’avais vu de mes propres yeux. Mon père m’a toutefois transmis une photo d’un individu qu’il a pu observer l’été dernier – le chanceux! L’individu se baladait tout simplement dans la cour de mes parents – qui est ornementée de bien des fleurs, mais pas d’asclépiades. Les larves de ce longicorne se nourrissent des racines d’asclépiades et d’apocynes. L’adulte, quant à lui, se délecte des feuilles. Tout comme j’ai pu le lire pour la chrysomèle de l’asclépiade et la chenille du monarque, le longicorne de l’asclépiade coupe d’abord les veines principales des feuilles avant de commencer à les dévorer, de sorte qu’il ne se retrouve pas submergé par le latex produit par les plants endommagés.

Une myriade d’autres espèces sont également attirées par les fleurs des asclépiades, qui produisent un nectar alléchant (lequel n’est pas toxique, contrairement aux feuilles). Ainsi, papillons, abeilles, guêpes, mouches et coléoptères de toutes sortes peuvent être observés butinant sur ces plantes.

Finalement, qui dit insectes (et proies) en grand nombre dit aussi prédateurs abondants! Il n’est pas rare de trouver divers invertébrés prédateurs à l’affut sur les plants d’asclépiades. À titre d’exemple, punaises assassines, coléoptères prédateurs et araignées s’y installent avec l’espoir de dégoter un repas facile. L’été dernier, j’eus ainsi l’occasion de photographier un joli thomise variable (araignée-crabe de l’espèce Misumena vatia) qui attendait patiemment le passage d’une proie. En me documentant aux fins du présent billet, j’entrevis également quelques photographies de différentes espèces d’hémiptères prédateurs dévorant des chenilles de monarque (comme celle-ci).

En outre, les talles d’asclépiades constituent tout un trésor pour l’entomologiste à l’affut d’invertébrés de toutes sortes. Malheureusement, cette plante est malaimée et elle est considérée comme une « mauvaise herbe ». On tend à la bannir de nos plates-bandes, alors qu’elle nous permettrait d’observer une vaste variété d’insectes et même d’oiseaux – car, à ce qu’il semble, les asclépiades attirent aussi les colibris! L’éradication de l’asclépiade en milieu urbain (par exemple, le long des routes ou simplement pour faire place à un stationnement!) et agricole (à cause de l’usage des pesticides, notamment) serait même identifiée comme une cause des fluctuations récentes des populations de papillons monarques. Dans son livre publié en 2004, Schappert mentionnait déjà que les pronostics à l’égard de l’état de santé des populations du monarque nord-américain pour les 20 prochaines années ne sont pas très encourageants. La fragmentation de l’habitat et l’isolement des plants d’asclépiades étaient entre autres pointés du doigt.

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Longicorne de l’asclépiade que mon père a eu la chance de photographier

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Voyez-vous ce thomise variable à l’affut d’une proie?

Pour ma part, je continue de m’amuser chaque été à sillonner les champs de mauvaises herbes et d’asclépiades à la recherche de nouvelles observations. Aussi, je laisse maintenant pousser ça et là les quelques plants d’asclépiades qui se sont semés naturellement dans mes plates-bandes… dans l’espoir éventuel d’y photographier de sympathiques membres du grand peuple de l’asclépiade!

 

Pour en savoir plus

Petite, cette punaise de l’asclépiade!

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Quelle surprise! Une petite punaise de l’asclépiade… sur une feuille d’asclépiade!

Vous êtes plusieurs lecteurs à m’avoir répondu au sujet de la dernière devinette : eh oui, il s’agissait bien de la petite punaise de l’asclépiade (Lygaeus kalmii), un insecte que nombreux d’entre vous ont observé cet été.

En effet, cette sympathique punaise orange et noire n’est pas demeurée inaperçue cette année! Vous êtes notamment deux lecteurs à m’avoir transmis des photographies de cet insecte dans le cadre du concours annuel de photographie d’insectes DocBébitte (cette chronique). Par ailleurs, mes parents en ont trouvé trois noyées dans leur piscine, que j’ai pu récupérer pour ma collection. J’en ai observé moi-même à deux reprises… à mon grand bonheur, puisque je n’avais pas encore de photographies de cette espèce dans ma banque personnelle. C’est dire que je n’en avais pas observé les années dernières. En outre, il semble que cet été en était un où la petite punaise de l’asclépiade abondait.

Cet hémiptère appartient à la famille Lygaeidae, qui comprend également une espèce nommée la grande punaise de l’asclépiade (Oncopeltus fasciatus). Cette dernière, comme son nom le suggère, est de taille un peu plus grande (13-18 mm) que la petite punaise de l’asclépiade (10-12 mm). Bien que colorées de noir et d’orange, les deux espèces se distinguent aisément : les ailes antérieures de la petite punaise de l’asclépiade sont marquées d’un X orange bien visible. Ce n’est pas le cas de la grande punaise de l’asclépiade (voir cette photographie tirée de Bug Guide). Par ailleurs, la petite punaise de l’asclépiade peut s’observer plus au nord que sa consœur, cette dernière n’étant pas en mesure de survivre aux rigueurs de l’hiver. Cela explique peut-être pourquoi aucun individu d’O. fasciatus n’avait été répertorié au Québec par Bug Guide au moment de la rédaction du présent billet, bien que Dubuc (2007) indique bel et bien sa présence dans son guide « Les insectes du Québec ».

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La petite punaise de l’asclépiade se retrouve sur d’autres herbacées

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Photo soumise lors du concours de photo 2016

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Autre photo soumise lors du concours de photo 2016

Les deux espèces de punaises marient l’orange (voire le rouge) et le noir, tout comme d’autres espèces se nourrissant de l’asclépiade : le monarque, la chrysomèle de l’asclépiade et le longicorne de l’asclépiade. Cela n’est pas un hasard! En effet, l’asclépiade confère aux espèces qui s’en nourrissent un goût désagréable. Par conséquent, les insectes adoptent un « code de couleurs » qui permet d’indiquer à tout prédateur en un coup d’œil que ce n’est pas une bonne idée de les croquer! Il s’agit d’une stratégie évolutive faisant en sorte que nos jolies punaises diminuent considérablement les risques de figurer au menu. Néanmoins, Marshall (2009) indique que certains individus ne se nourrissent pas d’asclépiade – ils préfèrent d’autres herbacées – et que ce ne sont ainsi pas toutes les petites punaises qui ont mauvais goût. Les prédateurs, eux, ne le savent cependant pas!

D’ailleurs, on peut lire que les adultes aiment bien déguster le nectar des fleurs appartenant à différentes variétés de plantes herbacées. Il semblerait même qu’ils apprécient, par moment, siroter les fluides d’autres insectes morts ou vifs. Ils peuvent donc être charognards ou même prédateurs à leurs heures!

En préparant la présente chronique, je suis tombée sur des photographies de nymphes de la petite punaise de l’asclépiade sur Bug Guide. À ce qu’il semble, ces dernières seraient assez facilement reconnaissables (quoiqu’il faille faire attention à la nymphe de la grande punaise de l’asclépiade qui présente plusieurs traits similaires). C’est en voyant cette photo en particulier que je réalisai que j’en avais déjà vu de similaires à la plage Jacques-Cartier, à Québec. Étant donné que j’ai beaucoup de retard dans l’identification et le classement de mes photos, je passai plus d’une heure à tenter de retrouver les photographies en question… pour réaliser qu’il était incertain qu’il s’agisse de L. kalmii. En effet, Bug Guide précise que le pronotum (face dorsale du premier segment situé immédiatement après la tête) est majoritairement rouge et ponctué de deux marques noires diagonales. Mon spécimen n’en possède pas, suggérant que ce ne serait pas L. kalmii. Toutefois, je n’étais pas en mesure lors de l’écriture du présent article de confirmer hors de tout doute quelle espèce, au juste, j’avais photographiée. Si vous en avez une idée, prière de me le signaler!

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Nymphe d’hémiptère qui porte le rouge et le noir, mais il ne s’agirait pas de L. kalmii si je me fie aux critères de Bug Guide

Pour terminer, certains se demanderont si cette jolie punaise colorée est un insecte bénéfique ou néfaste. Une des sources consultées la décrit comme un « phytophage des mauvaises herbes ». C’est donc dire que cette punaise peut s’avérer une alliée… à condition que vous ne cherchiez pas à cultiver des plantes herbacées habituellement identifiées comme étant des mauvaises herbes!

 

Pour en savoir plus