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Comme un poisson dans l’eau!

Notonecte

Cette notonecte se sent comme un poisson dans l’eau!

C’est le Poisson d’avril! Moi qui cherchais justement une autre raison pour vous entretenir au sujet des insectes aquatiques! Me voilà servie! En cette journée thématique, pourquoi ne pas vous parler de quelques stratégies utilisées par nos fameux arthropodes pour se mouvoir sous l’eau? Le tout, bien sûr, agrémenté de plusieurs vidéos!

Première méthode au menu : les rames! Plusieurs insectes possèdent des pattes bordées de longs poils dont ils se servent telles des rames. C’est le cas notamment des notonectes et des dytiques. Dans la vidéo ci-dessous, on peut observer un dytique adulte à l’œuvre. Voyez comment il se propulse en donnant de vigoureux coups de ses pattes postérieures!

 

Deuxième mode de déplacement : le jet d’eau! Les naïades de libellules du sous-ordre Anisoptera ont une façon bien originale de se déplacer rapidement. Elles possèdent une cavité abdominale qui sert de chambre pour protéger leurs branchies (qui sont, de toute évidence, internes!). Elles pompent l’eau du milieu environnant dans cette chambre par le biais de leur rectum, rien de moins… L’oxygène présent dans l’eau est diffusé vers les branchies; dans un second temps, l’eau dépouillée d’oxygène est expulsée par le même orifice, générant un jet d’eau. Fait intéressant, la naïade se sert de ce jet, qu’elle éjecte avec plus ou moins de vigueur, pour se propulser sous l’eau.

 

Troisième cas : le poisson! À l’instar des poissons qui les entourent, certains insectes se déplacent sous l’eau en donnant des « coups de queue ». C’est le cas de certaines naïades d’éphémères qui utilisent leur abdomen, qu’elles plient et déplient vivement, à cette fin. Aidées de leur longue « queue » (cerques et filament médian), ce mouvement les propulse efficacement à travers la colonne d’eau. Certains de ces taxons sont d’ailleurs appelés « Minnow mayfly » – soit « éphémère-méné » (traduction libre DocBébitte!). On peut voir ce mouvement effectué par un des individus au début de la courte vidéo ci-dessous.

 

Quatrième mode : le tortillement! Parfois, il n’est pas nécessaire de nager de façon très gracieuse pour se déplacer. Certains insectes gigotent et se tortillent si rapidement qu’ils parviennent à changer de localisation, voire s’échapper de quelque prédateur qui serait à leur trousse. Les larves de chironomes en sont un bon exemple : elles s’agitent tellement qu’elles parviennent à s’élever et se mouvoir dans la colonne d’eau. J’avais pris une vidéo, il y a quelques années, alors que ma piscine était brisée et qu’elle s’était retrouvée colonisée par plusieurs espèces d’invertébrés aquatiques. On peut y voir des chironomes (et quelques autres diptères) y nager en très grande quantité. Les voyez-vous se tortiller?

 

Cinquième cas : les piètres nageurs! Certains insectes vivant sous l’eau ne seront jamais des champions olympiques. Il s’agit souvent de prédateurs qui peuvent chasser immobiles, à l’affut, et qui n’ont pas besoin de fuir rapidement. Un bon exemple est la ranatre, dont les longues pattes effilées ne sont pas adaptées à la nage. Elle préfère de loin se déplacer lentement parmi les débris végétaux, comme en témoigne cette dernière vidéo.

 

Cette chronique ne se voulait pas exhaustive quant à l’ensemble des moyens utilisés par les insectes pour se déplacer sous l’eau. J’ose espérer qu’elle vous aura tout de même permis d’en savoir un peu plus au sujet de ces sympathiques arthropodes qui, dans nos lacs et rivières, se sentent comme un poisson dans l’eau!

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Le plécoptère géant

La semaine dernière, je vous présentais une « bébitte brune » qui, bien que d’apparence plutôt sobre – voire ordinaire aux yeux de plusieurs -, appartient à l’un de mes groupes d’insectes favoris.

Pteronarcys Anticosti

Pteronarcys observé dans une rivière bordée de forêts sur l’île d’Anticosti

Pteronarcyidae_Jacques-Cartier

Les Pteronarcyidae se roulent en boule lorsqu’ils sont perturbés

Aviez-vous deviné qu’il s’agissait d’une naïade de plécoptère de la famille Pteronarcyidae (genre Pteronarcys)? Les membres de cette famille sont communément appelés en anglais « Giant stoneflies », ce qui se traduirait par « plécoptères géants ». Ils tirent leur nom de la taille appréciable qu’ils peuvent atteindre – un quelque 50 millimètres de longueur. D’ailleurs, j’adore manipuler et observer des naïades de cette famille, car elles sont très grosses, plutôt lentes et faciles à photographier si on les compare à de multiples autres insectes aquatiques ou terrestres.

Les naïades de Pteronarcyidae se trouvent dans les cours d’eau bien oxygénés où le courant est rapide. Voshel (2002) précise qu’elles se cachent dans les interstices des blocs et des galets, là où le courant ne peut les déloger. Elles sont tout de même munies de pattes possédant chacune deux griffes acérées qui leur permettent de bien s’accrocher au substrat.

Elles se distinguent des autres espèces de plécoptères par la présence de nombreuses « touffes » de branchies qui couvrent non seulement la face ventrale de leur thorax, mais prennent aussi attache sur les deux à trois (selon le genre) premiers segments de leur abdomen. En comparaison, les naïades de Perlidae (voir cette chronique) arborent leurs branchies uniquement sur le thorax, à la jointure des pattes. Le reste de leur thorax en est dépourvu, de même que leur abdomen. Les autres familles de plécoptères, quant à elles, ne possèdent pas de branchies en touffes disposées de la sorte.

Les naïades sont des détritivores qui déchiquettent les débris végétaux qui s’accumulent au fond des rivières. Lorsque j’effectuais des échantillonnages dans des rivières québécoises pendant mes études, j’en observais beaucoup dans les rivières à fort couvert forestier. Les nombreuses feuilles et les débris ligneux qui se retrouvaient dans l’eau constituaient une source de nourriture pour ces arthropodes. Plus particulièrement, selon les documents que je consultais à l’époque, nous présumions que nos plécoptères assimilaient surtout les bactéries qui colonisaient ces substrats, autrement peu riches.

Pteronarcyidae Branchies

La face ventrale du thorax et les deux premiers segments abdominaux de ce Pteronarcys sont couverts de branchies touffues

Pteronarcyidae_Jacques-Cartier 2

Les pattes des Pteronarcyidae sont munies de deux griffes leur permettant de bien s’accrocher!

Selon Merritt et Cummins (1996), il arrive également aux Pteronarcyidae d’ingérer des algues et quelques autres invertébrés. Ce comportement alimentaire varié avait aussi été présumé lors de mes études qui portaient notamment sur la position trophique (position dans la chaîne alimentaire) où se situent les organismes peuplant les rivières. La variabilité de la position trophique était grande chez les Pteronarcyidae (un peu plus de deux positions), alors qu’elle aurait dû être faible si l’ensemble des individus capturés s’était nourri de façon similaire (Anderson et Cabana 2007). C’est donc dire que nos sympathiques plécoptères ne font pas la fine bouche et s’alimentent à partir des différentes sources de nourriture disponibles.

Les naïades prennent d’une à trois années à se développer sous l’eau. Elles émergent en tant qu’adultes ailés (voir cette photo) à la fin du printemps, entre avril et juin selon les latitudes. Les adultes ne se nourrissent point et, comme tous les insectes aquatiques qui émergent, cherchent principalement à se reproduire. Ils sont nocturnes et seraient attirés par les lumières. Gardez donc l’œil ouvert si vous faites partie de ces entomologistes qui effectuent des chasses de nuit!

Pour terminer, les Pteronarcyidae servent d’indicateurs de l’intégrité des milieux aquatiques. Ils sont sensibles à la pollution; par conséquent, leur présence témoigne habituellement d’un habitat en santé. Une de mes rivières préférées pour observer des spécimens de cette famille est la rivière Jacques-Cartier, une rivière qui présente peu de signes de détérioration sur une bonne partie de son parcours. En outre, si vous souhaitez partir à la découverte de ce joli insecte, malgré le fait qu’il soit « tout brun », je vous conseille d’aller jeter un coup d’oeil entre les gros galets des rivières situées en milieu boisé, comme celles qui sillonnent les Laurentides, par exemple. Quoi de plus agréable que de jouer, pieds dans l’eau, dans de belles rivières propres!

 

Pour en savoir plus

  • Anderson, C. et G. Cabana. 2007. Estimating the trophic position of aquatic consumers in river food webs using stable nitrogen isotopes. Journal of the North American Benthological Society, 26(2) : 273-285.
  • Bug Guide. Family Pteronarcyidae – Giant Stoneflies. http://bugguide.net/node/view/43167
  • Bug Guide. Genus Pteronarcys – Giant Stoneflies. http://bugguide.net/node/view/79985
  • Discover Life. Pteronarcyidae. http://www.discoverlife.org/mp/20q?search=Pteronarcyidae
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Chauliodes : un peigne ou un râteau?

C. rastricornis mâle_Bino

Voyez-vous les motifs noirs sur fond pâle (tête et thorax)?

Je dois vous avouer qu’aux fins de la présente chronique, j’avais commencé à me documenter au sujet d’une espèce très précise de mégaloptère : le chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis). Je croyais fermement que les individus que j’avais pris en photographie ces dernières années – dont un qu’on m’avait donné et qui fait maintenant partie de la ma collection – étaient de cette espèce…

Or, je fus étonnée de réaliser en effectuant quelques recherches que tous les spécimens que j’avais observés étaient plutôt de l’espèce Chauliodes rastricornis (je n’ai pas trouvé de nom commun pour cette dernière). On en apprend tous les jours!

Il faut dire que les deux espèces se ressemblent beaucoup au premier coup d’œil, surtout s’il s’agit de mâles. Selon Bug Guide, la meilleure façon de distinguer les mâles est d’examiner les motifs sur le dessus de la tête et du thorax. Chez C. rastricornis, les motifs sont foncés sur fond brun pâle, alors qu’ils sont brun pâle ou jaunâtres sur fond brun foncé chez C. pectinicornis. Les femelles C. rastricornis sont plus faciles à reconnaître : leurs antennes sont serrates (en forme de râteau), au lieu d’être pectinées (en forme de peigne) comme c’est le cas chez les mâles des deux espèces, ou encore chez la femelle C. pectinicornis.

C. rastricornis femelle

Femelle photographiée en 2015; voyez ses antennes qui ne sont pas pectinées

C. rastricornis mâle

Mâle C. rastricornis

Par conséquent, si l’on observe un chauliode aux antennes serrates, on peut être certain qu’il s’agit d’une femelle C. rastricornis. Autrement, il faut examiner plus attentivement les motifs sur la tête et le thorax. Dans le cas des individus photographiés, outre une femelle C. rastricornis facile à distinguer, tous mes spécimens présentaient des motifs foncés sur fond pâle. Cela me conduit à croire que je n’ai observé que des mégaloptères de l’espèce rastricornis. Qu’en dites-vous?

Par ailleurs, les sources consultées indiquent que C. rastricornis est une espèce printanière, alors que C. pectinicornis émerge plus tard pendant l’été. Toutefois, à nos latitudes, il semble que la période d’émergence soit décalée. Ainsi, les individus que je pus observer à la mi-juin 2015, la mi-juillet 2015 et le début juillet 2016 étaient tous des C. rastricornis, reconnus pour émerger plus tôt dans les latitudes plus au sud. Bug Guide parle d’émergences s’étalant de mars à mai en Caroline du Nord, mais se produisant aussi tard qu’au début juillet dans la région du Massachusetts. Si l’on extrapole, on peut penser que, un peu plus au nord, il serait normal d’observer une période d’émergence en juin et juillet.

Qu’il s’agisse d’une ou l’autre des espèces de chauliodes, les deux groupes évoluent sous forme larvaire dans les milieux aquatiques. Il s’agit de redoutables prédateurs qui se nourrissent d’une myriade d’insectes et d’invertébrés aquatiques. Leurs mandibules de grande taille ne laissent d’ailleurs présager aucun doute sur leurs préférences alimentaires! Aussi, ces larves peuvent passer de deux à trois années sous l’eau avant d’émerger; elles atteignent des tailles impressionnantes! Bien que mes clichés de larves n’incluent pas d’individus du genre Chauliodes, ceux-ci donnent tout de même une bonne idée des caractéristiques générales de ces créatures aquatiques. Voir cette chronique pour plusieurs photographies, ainsi que le cliché joint au présent billet.

C. rastricornis femelle_miellée

Femelle C. rastricornis à la miellée

Nigronia sp.

Larve de Corydalidae (genre Nigronia); pour donner un aperçu de la forme générale d’une larve de cette famille

Les préférences des larves de chauliodes en matière d’habitat contrastent avec les autres membres de la famille Corydalidae, réputés être plutôt sensibles à la pollution (voir l’indice de Hilsenhoff dans Hauer et Lamberti 2007). En effet, contrairement aux autres genres, les chauliodes préfèrent les milieux où le courant est lent. Ils évoluent dans les milieux boueux et riches en matières organiques, où les concentrations d’oxygène peuvent s’avérer faibles. C’est pour cette raison qu’ils portent des tubes respiratoires assez longs situés près du bout de leur abdomen – un critère qui permet de les distinguer.

Cette particularité explique sans doute pourquoi j’ai observé des adultes pour la toute première fois lors d’une chasse entomologique de nuit aux abords du lac Saint-Augustin, un lac riche en matière organique et présentant des signes de dégradation. À cet effet, les individus observés étaient attirés par les lumières disposées autour du lac par des collègues entomologistes. Étonnamment, nous avons même observé que certains de ces mégaloptères étaient attirés par la miellée (substance sucrée utilisée pour attirer notamment les papillons de nuit), alors que les sources consultées indiquent qu’ils ne se nourrissent pas en tant qu’adultes. Bug Guide dénote le même comportement.

Lors de cette activité nocturne, je pus prendre une femelle en vidéo (voir ci-dessous). On peut apprécier la forme de ses antennes qui sont filiformes et en forme de « râteau », plutôt qu’en forme de peigne. Cette dernière cherchait également à mordre. Voyez-vous ses mandibules ouvrir et fermer? Pas contente, la dame!

À la suite de cette activité, l’on m’offrit un des spécimens capturés pendant la soirée, dont une photo figure dans la présente chronique. Ses antennes en forme de peigne nous avaient initialement laissé croire qu’il s’agissait d’un chauliode parchemin… mais les motifs qui flanquent sa tête suggèrent plutôt que c’est bel et bien un C. rastricornis mâle. La leçon à retenir? Que les antennes soient en forme de râteau ou de peigne, il faut aller plus loin sans son investigation quand l’on fait face à un chauliode!

 

Vidéo 1. Femelle C. rastricornis, qui n’est pas très contente de se faire observer de près! Je l’ai relâchée peu de temps après!

 

Pour en savoir plus

De miniatures oursons aquatiques

Il arrive parfois que l’on fasse des découvertes inattendues. J’avais souvent entendu parler de ces fameux tardigrades – que l’on appelle communément « oursons d’eau ». Je ne me doutais cependant pas que j’allais en observer en examinant sous le stéréomicroscope un filtre usé provenant d’un de mes aquariums.

Ce qu’il faut dire, c’est que les tardigrades sont des invertébrés microscopiques que l’on ne peut habituellement voir à l’œil nu. Selon les sources, la taille des adultes varie de 0,05 à 1,5 mm de long (moyenne de 250 à 500 microns), certaines espèces étant plus grandes que d’autres. À mon esprit, ils étaient si petits que je ne croyais pas en voir avec les outils que j’avais en main.

Filtre aquarium

Filtre usé qui a servi à filtrer l’eau d’un de mes aquariums; les fourreaux de chironomes sont visibles à l’œil nu

Si vous me connaissez, vous savez que j’adore le monde des invertébrés aquatiques. Je me suis donc amusée récemment à examiner un des filtres de mes aquariums que je venais de remplacer. Ce dernier était couvert de petits fourreaux construits par des chironomes et je m’attendais en fait à observer des larves de ces petites mouches (qui vivent dans les milieux aquatiques, comme je le mentionne dans cette chronique). Quelle ne fut pas ma surprise de voir, non pas des chironomes, mais tout un tas de petites masses blanches ramper sur la mousse du filtre. Au début, je me demandais s’il s’agissait de larves microscopiques d’autres insectes : en particulier, elles ressemblaient à de très petits trichoptères avec leur corps mou et leur paire de pattes situées au bout du dernier segment de l’abdomen. Tentant de mieux distinguer les petites formes rampantes, je pus éventuellement détecter la présence de huit courtes pattes qui semblaient non segmentées. De surcroit, les individus me faisaient penser à de petits rats (voire des oursons) chauves… je venais d’observer mes premiers tardigrades en direct!

J’ai agrémenté la présente chronique de deux courtes vidéos où l’on peut apercevoir de petites masses blanches globuleuses se déplacer lentement sur mon filtre. D’ailleurs, le terme « tardigrade » signifierait « marcheur lent ». Cela sied bien aux individus à démarche nonchalante que j’ai pu observer!

Malheureusement, la résolution de mon stéréomicroscope ne me permettait pas de vous présenter des images plus précises de ces minuscules invertébrés. Il existe cependant des photos et des vidéos bien plus nettes sur Internet, dont celle-ci où le rapprochement se fait de façon progressive sur le tardigrade. Ne trouvez-vous pas que ces bêtes ressemblent à de petits rats chauves? Ou encore, comme leur nom le suggère, à une sorte d’ourson?

Tardigrade sur filtre

C’est qu’ils sont petits, ces tardigrades! Agrandissement de 45x d’un tardigrade sur un fourreau de chironome.

Tardigrades_Thorp&Covich2001

Clichés de tardigrades tirés de Thorp et Covich (2001)

Ce qui est le plus étonnant chez ces petits animaux, c’est qu’ils sont extrêmement tolérants et résistent à des conditions qui tueraient tout autre animal. À titre d’exemple, des tardigrades ont été exposés au vide spatial… et ont survécu! Ceux-ci sont également très résistants aux rayonnements comme les rayons X ou les ultraviolets. Par ailleurs, ils peuvent survivre à une déshydratation extrême (passer d’une proportion d’eau corporelle de plus de 80% à moins de 3%), de même qu’à des températures extrêmement froides (-272 °C) ou chaudes (150 °C)!

Quel est leur secret? C’est la cryptobiose. Il s’agit d’un ralentissement prononcé du métabolisme où l’organisme cesse toute activité : croissance, reproduction et vieillissement sont mis sur pause. Différentes formes de cryptobioses sont décrites par Thorp et Covich (2001). Celle qui semble être la plus répandue – c’est du moins celle à laquelle on semble faire le plus souvent référence sur Internet, bien qu’on ne la nomme pas telle quelle – serait l’anhydrobiose. Dans ce cas, le tardigrade se roule en boule compacte et rétracte ses pattes et sa tête. Il se déshydrate presque entièrement de sorte à ne former qu’un petit « tonneau ». De plus, l’eau de son corps est remplacée par un sucre (le tréhalose), ce qui l’empêche de geler. On peut voir un tardigrade qui se déshydrate dans cette vidéo dénichée sur YouTube. Malgré les apparences, le tardigrade est bien vivant et peut « revenir à la vie » lorsque les conditions environnementales redeviennent propices. À  noter que ce ne sont pas toutes les espèces de tardigrades qui possèdent cette capacité étonnante; Thorp et Covich (2001) indiquent en effet que les espèces des milieux aquatiques seraient moins habiles en la matière que leurs consœurs plus « terrestres ».

À ce sujet, ces petites bêtes tolérantes sont retrouvées un peu partout autour du globe : des très hautes montagnes aux fosses océaniques, ainsi que des régions tropicales jusqu’aux régions polaires! On les retrouve particulièrement dans les mousses et les lichens, où elles se nourrissent d’algues, de petits invertébrés et de divers débris végétaux. Il n’est donc pas surprenant que j’en aie observé plusieurs dans la mousse de mon filtre… un habitat visiblement propice pour ces étranges animaux! Aussi, malgré leur nom « oursons d’eau », il semble qu’on ne retrouve pas les tardigrades uniquement sous l’eau. Les endroits à fort taux d’humidité, dont le substrat au sol, la litière de feuilles, ainsi que les mousses et lichens, semblent également constituer un milieu de vie adéquat. Une des sources consultées indique en fait que ces tardigrades seraient « limnoterrestres », c’est-à-dire qu’ils vivraient dans de minuscules poches d’eau interstitielle. Selon Thorp et Covich (2001), tous les tardigrades, quel que soit leur habitat, requièrent d’être recouverts d’une mince couche d’eau pour être actifs. Ils ont donc indubitablement besoin d’eau pour survivre!

Les tardigrades jouent un rôle important dans les chaînes alimentaires : ils sont à la base de l’alimentation de maints invertébrés aquatiques ou terrestres : nématodes, mites d’eau (hydrachnida), collemboles, larves d’insectes, araignées et autres tardigrades. S’ils ne sont pas dévorés, ils peuvent vivre de 3 à 30 mois (selon l’espèce). Naturellement, ils peuvent « vivre » encore plus longtemps s’ils interrompent leur développement par cryptobiose. Thorp et Covich (2001) relatent, à titre d’exemple, des spécimens qui seraient demeurés viables pendant 120 années sur des herbiers. D’autres sources consultées mentionnent quant à elles une viabilité pouvant se mesurer sur des milliers d’années pour des spécimens préservés dans la glace!

Vous avez un stéréomicroscope et souhaitez partir à la découverte de ces étranges créatures? Récoltez un peu de mousse terrestre ou aquatique, assurez-vous que ce substrat soit hydraté, et recherchez de petites masses qui se déplacent lentement! Bien que les tardigrades d’eau douce soient généralement blanchâtres ou peu colorés, certains tardigrades terrestres arborent une coloration brune, jaune, orange, rose, rouge ou verte. Sachez donc que les « masses » qui se meuvent nonchalamment peuvent exhiber des couleurs variées. Si vous possédez des aquariums comme moi, vous pouvez aussi recueillir des amas algaux ou simplement jeter un coup d’œil aux filtres usés qui sont, il faut le dire, un terrain fertile pour de nombreux petits invertébrés… je pourrai d’ailleurs vous faire part d’autres observations intrigantes dans le cadre d’une prochaine chronique!

 

Vidéo 1. Regardez attentivement, c’est petit! Il s’agit d’un tardigrade qui se promène sur un fourreau de chironome (agrandissement de 45 fois). Vers la seconde moitié de la vidéo, on peut deviner les deux pattes non articulées situées à l’arrière de l’individu. On voit également un petit nématode qui se déplace vers la droite du tardigrade.

 

Vidéo 2. Deux tardigrades se meuvent lentement sur cette vidéo. Voyez-vous les deux masses blanches qui se promènent?

 

Pour en savoir plus

La petite géante

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Punaise d’eau géante du genre Belostoma retrouvée dans la piscine de mes parents

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Taille de Lethocerus (gauche) versus Belostoma (droite) – on voit ma main en comparaison

Aviez-vous deviné que l’insecte-mystère de la semaine dernière était une punaise d’eau géante (famille Belostomatidae)? Plus particulièrement, il s’agit d’un hémiptère du genre Belostoma, une sorte de punaise d’eau géante… mais pas aussi grosse que les individus du genre Lethocerus. On peut donc dire d’elle que c’est une petite géante!

La taille de cette punaise d’eau est un bon critère permettant d’identifier le genre. Selon Merritt et Cummins (1996), trois genres sont retrouvés en Amérique du Nord : Lethocerus, Belostoma et Abedus. Les membres du premier genre font 40 mm et plus de longueur, alors que ceux appartenant aux deux autres genres mesurent 37 mm et moins (26 mm et moins pour le genre Belostoma). Les individus du genre Abedus sont toutefois retrouvés plus au sud de l’Amérique du Nord, faisant en sorte que l’on ne recense finalement que deux genres au Québec.

S’il réside un doute lors de l’identification, malgré la différence de taille, vous pouvez examiner les pattes et le rostre des spécimens capturés ou photographiés. Les tibias et tarses des pattes postérieures du léthocère sont plus larges et aplatis que ceux des autres pattes, alors qu’on voit peu de variation dans la forme des différentes pattes chez le genre Belostoma. Par ailleurs, le premier segment du rostre diffère également chez les deux genres : celui de Lethocerus est plus court (la moitié de la longueur du second segment), alors que celui de Belostoma est plus long (environ la même longueur que le second segment).

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Lethocerus sp. (A et B) versus Belostoma sp. (C et D). En A, le tibia et le tarse de la patte arrière est plus large que les autres pattes, alors que les différentes pattes en C ont une forme plus similaire. En B, le segment 2 est plus long que le segment 1, alors que les deux segments en D sont de longueur similaire.

Et parlons-en de ce rostre! Les punaises d’eau géantes sont de voraces prédateurs. C’est à l’aide de leur rostre affilé qu’elles empalent leurs proies pour y injecter des sucs digestifs. Une fois l’intérieur des proies liquéfié, les punaises n’ont qu’à siroter leur repas! Toute proie de taille à être maîtrisée est digne de faire partie du menu : autres insectes, petits poissons, têtards et grenouilles. Rien ne leur échappe! Selon les sources consultées, des léthocères auraient même été observés se nourrissant de petits oiseaux et de canetons!

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Oups, je n’avais pas prévu l’avoir sur la main!

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On voit bien son long rostre sous sa tête

De plus, les punaises d’eau géantes sont connues pour piquer les doigts inquisiteurs. Sur Bug Guide, un des noms communs de ces punaises est « Toe Biter » – soit « mordeur d’orteil »! À ce qu’il semble, la piqûre est douloureuse. Je ne fus donc pas très brave lorsque je manipulai une de ces punaises – une Belostoma – que j’avais retrouvée coincée dans l’écumoire de la piscine de mes parents. N’étant pas habituée à manipuler ces bêtes (je me fiais à des vidéos que j’avais vues sur Internet), l’individu m’échappa pour se balader tranquillement sur mon pouce. Je retins mon souffle quelques instants, mais réalisai rapidement que la bête ne me portait aucun intérêt. Elle préféra plutôt amorcer un étrange mouvement de « pompe » avec son thorax. Ayant déjà senti un dytique vibrer dans ma main avant de prendre son envol (cette chronique), je présumai qu’il pouvait s’agir d’une sorte d’échauffement avant le décollage. Je pris le tout sur vidéo – que vous pourrez visionner ci-dessous. À mon grand plaisir, la punaise prit effectivement son envol. Quelle observation intrigante, ne trouvez-vous pas?

Par ailleurs, en visionnant mes photographies aux fins du présent billet, je notai plusieurs petits points rouges sur le corps de ma jolie punaise. Celle-ci était parasitée, probablement par de petits acariens aquatiques que l’on nomme Hydrachnidae (cette photo).

Comme son nom l’indique, la punaise d’eau géante passe une bonne partie de son temps sous l’eau. On retrouve typiquement les adultes dans les milieux où le courant est faible, tête vers le bas. Le bout de leur abdomen, quant lui, pointe légèrement hors de l’eau. Il est muni de deux appendices (nommés « air straps » en anglais) qui servent à la respiration. Ces organes sont rétractables contrairement aux longs siphons apparents qu’arborent les Nepidae (voir cette chronique sur les ranatres). À cause de leur préférence pour les habitats lentiques, ces jolies punaises se retrouvent souvent dans les piscines – tout comme les dytiques, d’autres insectes qui affectionnent les milieux peu turbulents. C’est en particulier pendant la période de reproduction que ces insectes se déplaceront davantage d’un plan d’eau à un autre – ou d’une piscine à l’autre! C’est aussi à cette époque que l’on peut les observer près de nos demeures. En effet, un de leur nom anglais est  « Electric light bugs ». À ce qu’il semble, leur propension à se retrouver aux lumières les soirs d’été leur a valu ce surnom.

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Vue dorsale de la Belostoma sp. trouvée dans la piscine de mes parents

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Plusieurs parasites étaient fixés sur la punaise

Le comportement parental des punaises d’eau géantes (genres Belostoma et Abedus) est intéressant. Chez ces deux groupes, les mâles jouent un rôle déterminant dans la survie des rejetons. En effet, les femelles pondent leurs œufs sur le dos des mâles, où ils sont solidement collés. Les mâles ont ensuite la lourde tâche de protéger les œufs des prédateurs et de s’assurer qu’ils sont oxygénés et humidifiés adéquatement. Une fois les œufs menés à maturité, les jeunes punaises écloront directement sur le dos de leur père.

Bien que la distinction entre les deux genres de Belostomatidae présents au Québec semble aisée selon Merritt et Cummins (1996), je suis tombée sur quelques incohérences qui me font croire que beaucoup confondent ces deux groupes apparentés. Par exemple, sur le site Wikipédia en français, la photographie présentée sous « Belostoma » au moment de l’écriture de la présente chronique (décembre 2016) était en fait un Lethocerus – on le voit par la taille et la forme du corps de l’insecte, ainsi que de ses pattes. De même, j’avais acheté une punaise d’eau géante naturalisée lors d’un précédent Salon des insectes de Montréal, laquelle était identifiée « Belostoma sp. »… Mais cette dernière possède toutes les caractéristiques de Lethocerus sp. J’en comprends donc que ce n’est pas parce qu’un insecte est une punaise d’eau géante qu’il faut immédiatement l’identifier comme étant un genre précis. Il faut prendre le temps de jeter un coup d’œil à ses caractéristiques – lesquelles sont heureusement visibles à l’œil nu. Une bonne chose pour ceux qui, comme moi, préfèrent prendre leurs spécimens en photographie plutôt que les tuer!

Pour terminer, en ces temps plus froids, vous vous demandez sans doute que font au juste les punaises d’eau géantes? Afin de passer à travers les rigueurs de l’hiver, nos sympathiques hémiptères déménagent vers des plans d’eau plus profonds où ils « s’emmitouflent » dans la boue. Une fois le printemps venu, ils s’envoleront pour rejoindre à nouveau les étangs peu profonds et les rivières… ou encore nos piscines, où l’on pourra les observer avec plaisir!

 

Vidéo 1. Punaise d’eau géante du genre Belostoma. Celle-si s’échappa de mes doigts pour se promener sur ma main. Heureusement, elle n’était pas intéressée à me piquer! Vous pouvez mettre le son si vous voulez entendre les commentaires que j’ai effectués sur le vif!

 

Vidéo 2. Étrange mouvement de « pompe » effectué par cette punaise d’eau géante. Il s’agissait sans doute d’une façon de s’échauffer avant de prendre son envol. Qu’en pensez-vous?

 

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