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Comme vous avez de grandes ailes! Les mégaloptères!

Larve de Corydalidae

Larve de Corydalidae

Larve de Sialidae

Larve de Sialidae

Deux larves de Corydalidae par rapport à ma main

Deux larves de Corydalidae par rapport à ma main

La semaine dernière, j’ai participé à un échange sur la page Facebook Photos d’insectes du Québec au sujet de l’identification de larves de mégaloptères. Il y était question des caractéristiques permettant de distinguer les deux grandes familles de mégaloptères sillonnant nos cours d’eau.

Comme il s’agit d’un groupe que j’affectionne beaucoup, je dois avouer ne pas avoir hésité très longtemps avant de sauter sur l’occasion pour vous en parler davantage!

Les mégaloptères ont déjà fait partie de l’ordre des neuroptères (Neuroptera), mais sont maintenant considérés comme appartenant à l’ordre Megaloptera. Leur nom signifie « larges ailes » et réfère au fait que les ailes sont très grandes par rapport au reste du corps. Néanmoins, pour certains individus, on pourrait simplement parler de « larges organismes », quelques-uns d’entre eux faisant en effet la démonstration de proportions quasi monstrueuses.

Les deux familles de mégaloptères recensées sont les Sialidae et les Corydalidae. Les larves appartenant à ces deux familles sont aquatiques et s’avèrent également être de voraces prédateurs. Toutefois, elles se distinguent assez aisément.

Tout d’abord, les larves matures de Corydalidae peuvent atteindre une impressionnante taille frisant les 10 cm (25 à 90 mm). Lorsque j’échantillonnais bon nombre de rivières québécoises, dans le cadre de ma maîtrise et de mon doctorat, j’observais fréquemment des spécimens de bonne taille. À l’époque, j’avais utilisé le numériseur du laboratoire où je travaillais (pas d’appareil photo numérique… eh oui, cela trahit quelque peu mon âge!) afin de prendre une image de ma main apposée contre deux individus qui avaient été préservés. Vous pouvez voir cette image ci-jointe; les organismes étaient aussi gros et longs que mes doigts! Et que dire de leurs mandibules! Larges et coupantes, on ne voudrait absolument pas y mettre les doigts!

Les larves de Sialidae matures sont de taille plus modeste et mesurent entre 10 et 25 mm. Néanmoins, les individus moins matures d’une ou l’autre de ces familles peuvent être confondus si l’on n’est pas attentifs aux autres caractéristiques.

À cet effet, les larves de Corydalidae portent deux fausses pattes ornées de deux crochets chacune tout au bout de leur abdomen, alors que les Sialidae sont munis d’un seul long filament terminal. Il s’agit là de la meilleure méthode pour distinguer ces deux groupes, peu importe leur taille.

Bout de l’abdomen d’une larve de Sialidae (gauche) et de Corydalidae (droite)

Bout de l’abdomen d’une larve de Sialidae (gauche) et de Corydalidae (droite)

Différents mégaloptères québécois (gracieuseté Cégep de Sherbrooke, par le biais de Sylvie Norman). Rangée du haut (gauche à droite) : Sialis sp., Chauliodes pectinicornis, Chauliodes rastricornis. Rangée du bas : Nigronia sp., Cordydalus cornutus.

Différents mégaloptères québécois (gracieuseté Cégep de Sherbrooke, par le biais de Sylvie Normand). Rangée du haut (gauche à droite) : Sialis sp., Chauliodes pectinicornis, Chauliodes rastricornis. Rangée du bas : Nigronia sp., Cordydalus cornutus.

Je me permets un petit complément d’information pour les curieux : les larves de mégaloptères ressemblent passablement à certaines larves de trichoptères (j’ai quelques chroniques sur le sujet : Hydropsychidae, Limnephilidae ou Rhyacophilidae). Une bonne façon de les distinguer est de porter attention aux caractéristiques de leur abdomen. Premièrement, les mégaloptères sont munis de longs filaments situés de chaque côté de l’abdomen, ce qui n’est pas le cas des trichoptères. Par ailleurs, le bout de l’abdomen des trichoptères se termine par deux fausses pattes, plus ou moins proéminentes, munies chacune d’une seule griffe. S’il y a un long filament ou deux paires de griffes, il ne s’agit pas d’un trichoptère. À noter dans un tel cas qu’il ne s’agit pas systématiquement d’un mégaloptère non plus, certaines larves de coléoptères, par exemple, portant également deux paires de griffes. D’où l’importance de s’attarder à la combinaison de plusieurs critères et non d’un seul!

La tête de ce chauliode (C. rastricornis) est ornée d’ocelles

La tête de ce chauliode (C. rastricornis) est ornée d’ocelles

Cette corydale cornue femelle possède aussi des ocelles (entre les antennes)… et de larges mandibules!

Cette corydale cornue femelle possède aussi des ocelles (entre les antennes)… et de larges mandibules!

Chez les adultes, les différences sont aussi facilement observables et permettent de séparer les deux groupes. Les adultes Sialidae font 10 à 25 millimètres, alors que les adultes Corydalidae ont une envergure s’étalant de 25 à 80 mm (les sources consultées mentionnent quelques espèces dont l’envergure des ailes serait de plus de 100 mm). Les Sialidae ne sont pas ornés d’ocelles, contrairement aux Corydalidae. Leurs ailes sont également repliées au-dessus de leur abdomen, telle une tente, lorsqu’ils sont au repos, par opposition aux ailes des corydales qui sont étalées. Finalement, le quatrième segment tarsal des Sialidae est élargi et possède deux lobes, ce qui n’est pas le cas des Corydalidae.

Comme les larves sont aquatiques, les adultes vont généralement se retrouver à proximité des lacs et des cours d’eau. Beaucoup d’espèces de mégaloptères adultes ne se nourrissent pas, quoique certaines corydales se nourriraient de nectar et de fruits. J’avais d’ailleurs déjà observé un adulte de l’espèce Chauliodes rastricornis (voir cette chronique) en train de se nourrir à la miellée – soit un mélange de sucre et de fruits en décomposition concocté par un collègue entomologiste lors d’une chasse nocturne. Certains individus sont donc encore en mesure de s’alimenter, bien que nombreux sont ceux qui survivent grâce aux réserves accumulées par les voraces larves. Justement, celles-ci sont si gloutonnes qu’elles se nourrissent non seulement d’une myriade d’autres invertébrés, mais elles sont également susceptibles de s’attaquer à des têtards et des petits poissons!

Bien que l’ordre des mégaloptères ne soit pas constitué d’un très grand nombre d’espèces, les préférences de ces dernières en matière d’habitat sont plutôt diversifiées. Alors que certaines seront retrouvées dans les rivières à courant rapide et constant, d’autres seront observées dans les zones littorales de lacs, voire dans des marais et des étangs.

Aucun ocelle présent sur la tête de ce Sialidae adulte (Sialis sp.)

Aucun ocelle présent sur la tête de ce Sialidae adulte (Sialis sp.)

Ce qui est fascinant des mégaloptères, outre leur taille remarquable, c’est leur adaptation à la vie aquatique. Les larves portent de longs filaments, de chaque côté de leur abdomen, qui leur permettent d’assimiler l’oxygène dissous. Elles sont également en mesure de capter cet oxygène à partir des tissus mous du reste de leur abdomen. Comme si ce n’était pas assez, certaines espèces sont munies de touffes de branchies intercalées entre chaque filament abdominal, leur permettant de capter encore plus d’oxygène. De même, plusieurs individus qui vivent dans les eaux peu profondes sont munis de siphons respiratoires un peu plus longs et situés au bout de leur abdomen; ils utilisent ces derniers afin d’aller puiser l’air tout juste au-dessus de la surface de l’eau.

Autre fait intéressant : les larves vivent plusieurs années sous l’eau (parfois jusqu’à 5 années pour les Corydalidae), alors que les adultes ne survivent que quelques semaines pendant la période estivale. La vaste majorité de leur cycle de vie se déroule donc dans les lacs et les rivières. Les mégaloptères sont considérés comme étant plutôt sensibles à la pollution et on les utilise comme indicateurs de l’état de santé du milieu aquatique où ils ont été prélevés. La famille Corydalidae, en particulier, s’est vue attribuer par Hilsenhoff (voir Hauer et Lamberti, 2007) une cote de sensibilité de 0 sur 10, 0 étant la plus sensible possible.

Pourtant, mes propres observations, ainsi que des échanges que j’ai eus avec quelques collègues entomologistes, m’ont conduite à dire que cela est plus ou moins vrai. J’ai retrouvé des larves de ces jolies bêtes en très grand nombre dans des sites modérément affectés par les activités humaines (zones agricoles et/ou urbaines), qui étaient toutefois riches en proies de toutes sortes. C’est donc dire que ces gros prédateurs sont probablement tolérants à un certain niveau de pollution, pourvu que la nourriture soit disponible! Quels goinfres! Leur appétit est sans doute aussi grand que leurs ailes!

 

Vidéo 1. Courte vidéo que j’avais prise lors d’une sortie sur le terrain en 2004. Notez la taille de l’individu en question!

 

Vidéo 2. Ce chauliode parchemin n’aime pas être manipulé et je me fais pincer à la fin de la vidéo!

 

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Order Megaloptera – Alderflies, Dobsonflies, and Fishflies https://bugguide.net/node/view/233428
  • Espace pour la vie. Mégaloptères. http://espacepourlavie.ca/insectes-arthropodes/megalopteres
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Une coccinelle en harmonie?

La fameuse coccinelle asiatique

La fameuse coccinelle asiatique

Coccinelle asiatique en train de se faire belle

Coccinelle asiatique en train de se faire belle

Photographie d’une coccinelle asiatique soumise lors du concours de photo DocBébitte 2015 par Yohann Chiu

Photographie d’une coccinelle asiatique soumise lors du concours de photo DocBébitte 2015 par Yohann Chiu

Vous êtes nombreux à avoir répondu à la devinette de la semaine dernière… et à avoir trouvé l’identité de l’insecte-mystère, dont je parle aujourd’hui. Bravo!

Il y a quelques semaines de cela, un collègue de travail venait me poser des questions au sujet d’une bête qui s’était introduite par centaines dans son chalet. Il s’agissait de coccinelles asiatiques (Harmonia axyridis). En particulier, mon collègue se demandait si ces dernières se reproduisaient en période hivernale et s’il allait continuer d’en collecter en grandes quantités pendant encore longtemps.

Il ne m’en fallait pas plus pour amorcer quelques recherches sur cette espèce qui est considérée comme introduite et envahissante. En effet, notre joli coléoptère a été introduit en Amérique du Nord aux fins de lutte biologique et un premier foyer d’invasion aurait été identifié en 1988 dans l’est du continent, puis en 1991 dans l’ouest. À noter que des introductions accidentelles peuvent aussi être à la base de certaines des populations envahissantes, selon les sources consultées.

Comme je l’ai déjà mentionné pour la coccinelle à sept points (Coccinella septempunctata) dans cette chronique, les coccinelles – adultes et larves – s’avèrent de voraces prédateurs d’une myriade de petits invertébrés nuisibles comme les thrips et les pucerons. Elles sont donc des créatures bien appréciées des jardiniers, d’où leur introduction initiale dans de nouvelles contrées.

Malheureusement, la coccinelle asiatique s’est avérée être une compétitrice hors pair des autres coccinelles retrouvées à nos latitudes et s’est par conséquent accaparée la niche écologique disponible. En outre, vous avez peut-être vu cet épisode de l’émission Découverte où des chercheurs expliquent que la coccinelle asiatique possède des parasites internes faisant en sorte que ses œufs et larves sont « toxiques » pour les autres espèces de Coccinellidae. Ainsi, les coccinelles autochtones qui se nourrissent des larves de la coccinelle asiatique meurent. En revanche, la coccinelle asiatique se nourrit des œufs et larves des coccinelles indigènes sans problème, ce qui contribue à décimer davantage leurs populations… Vous aurez compris que tout cela n’est pas de bon augure!

Très prolifique, la coccinelle asiatique a envahi nos plates-bandes en grand nombre. Or, lorsque les temps froids s’amènent, cette espèce opte pour un comportement différent des autres espèces. Alors que la commune coccinelle à sept points, par exemple, s’enfouit sous la litière de feuilles, la coccinelle asiatique, elle, tente de fuir les rigueurs de l’hiver en se trouvant un nid douillet… dans nos demeures! C’est qu’elle est frileuse, la dame! Il n’est donc pas surprenant que les témoignages de gens envahis par des centaines de coccinelles asiatiques abondent dans les sources que j’ai consultées.

Mais qu’est-ce qui fait que de vastes congrégations de ces coléoptères envahissent certaines maisons ou certains chalets plutôt que d’autres? Lors des chaudes journées d’automne, les coccinelles asiatiques s’activent effectivement – avez-vous vu les nuées de ces individus en septembre et en octobre? – et pénètrent dans toute fissure ou ouverture donnant accès à un abri plus chaud. Les demeures moins bien isolées risquent par conséquent d’être plus affectées. Aussi, il semblerait que les bâtiments situés près de champs et de zones boisées soient plus touchés. De même, si des murs sont exposés aux chauds rayons du soleil, le bâtiment en question deviendra encore plus attrayant.

La vorace larve

La vorace larve

La larve s’est attachée à une feuille et a amorcé sa métamorphose

La larve s’est attachée à une feuille et a amorcé sa métamorphose

Nymphe de la coccinelle

Nymphe de la coccinelle

J’avais déjà entendu dire qu’il était déconseillé de ramasser ces coccinelles à l’aide d’aspirateurs, puisqu’elles peuvent dégager des composantes irritantes pour les humains. Cependant, mes récentes recherches n’appuient pas ces dires et suggèrent qu’elles peuvent se recueillir à l’aide d’aspirateurs, pourvu que le sac soit vidé rapidement, de sorte à éviter des réintroductions (voir plusieurs des sources citées dans la section Pour en savoir plus). Par ailleurs, les nombreux individus qui ont trouvé une voie vers l’intérieur de la demeure peuvent rester inactifs et hiberner dans les zones plus fraîches comme les vides des murs ou les greniers. C’est lors de périodes plus clémentes qu’ils tendent à émerger, par vagues. Cela explique le fait que les gens envahis peuvent observer des émergences de coccinelles à plusieurs moments, et ce, tout au long de l’hiver!

Vous voulez savoir si les organismes qui envahissent vos demeures sont bel et bien des coccinelles asiatiques? Sachez que les motifs et colorations de la coccinelle asiatique sont très variés. Cette image tirée de Wikipédia en fait une bonne démonstration. Le nombre de points observé mais aussi la couleur globale peuvent changer d’un individu à l’autre, rendant l’identification de cette espèce un peu plus complexe. La forme la plus couramment observée au Québec est la forme orangée ponctuée de 19 points noirs. Mais ne concluez pas rapidement sur l’identité de l’individu si celui-ci est jaune ou noir et est orné de 0 à 20 points, dont certains sont rouges. Il pourrait également s’agir de Harmonia axyridis.

La larve est noire et orange. Elle est munie d’épines et de tubercules bien visibles. De forme rampante et allongée, on tend à la comparer à un crocodile miniature. Cependant, l’étonnante voracité des larves de coccinelles ferait sans doute rougir de gêne tout carnassier reptilien! Celles-ci sont en effet capables de se nourrir de plusieurs dizaines de pucerons par jour!

Lorsque vient le temps de se métamorphoser, la larve s’accroche à un substrat (souvent des feuilles d’arbre) par le bout de son abdomen et se transforme en nymphe. Je croyais ces dernières immobiles, mais je fus surprise de voir ces nymphes bouger alors que je tentais de les prendre en photo, comme en témoigne une des vidéos jointes à la présente chronique.

Les adultes ne se reproduisent toutefois pas dans nos demeures en hiver – c’était une des interrogations de mon collègue de travail. Selon les sources consultées, ces derniers ne survivraient que quelques jours. S’ils parvenaient à se reproduire, les larves extrêmement goinfres n’arriveraient pas à s’alimenter et ne pourraient, elles non plus, subsister.

Malgré leur tendance envahissante, les coccinelles asiatiques ont fait leur place parmi la communauté invertébrée du Québec. Espérons que leur prolifération effrénée connaîtra un ralentissement et que les autres espèces similaires sauront rebondir. Peut-être vivront-elles même en harmonie – sans vouloir faire de mauvais jeux de mots avec le nom du genre « Harmonia »! Entre temps, nous ne pouvons que les admirer… envahissantes ou pas, elles demeurent jolies, non?

 

Vidéo 1. Nymphe de coccinelle asiatique qui bouge. Je fus surprise de faire ce constat… et vous?

 

Vidéo 2. Coccinelle asiatique que j’avais examinée sous mon stéréomicroscope il y a de cela quelques années. Je l’avais recueillie dans une toile d’araignée et l’avait prise pour morte… jusqu’à ce qu’elle se mette à bouger sous ma lentille!

 

Vidéo 3. Coccinelles asiatiques qui cherchent un abri pour l’hiver (octobre 2014).

 

Vidéo 4. Lors de chaudes journées automnales, les coccinelles asiatiques se déplacent en grand nombre afin de trouver un abri. On en voit beaucoup ici, en vol (octobre 2014).

 

Pour en savoir plus

 

La cantharide de Pennsylvanie pour ma 250e publication!

C’est un grand plaisir d’amorcer cette 250e chronique DocBébitte en vous parlant d’un sujet choisi par vous-mêmes, chers lecteurs! Parmi les choix proposés, c’est la cantharide de Pennsylvanie (Chauliognathus pensylvanicus) qui a remporté le plus grand nombre de votes. Lançons-nous donc à la découverte de ce sympathique coléoptère!

Une de mes premières rencontres avec cette espèce… pourtant bien commune!

Une de mes premières rencontres avec cette espèce… pourtant bien commune!

Malgré mon intérêt pour les petites bêtes de ce monde, je n’ai fait la connaissance de la cantharide de Pennsylvanie que très récemment. C’est dans le cadre du concours de photographie DocBébitte de l’été 2016 qu’une photographie de cette bête fut soumise par mon père. Bien que je ne la connaissais point, il fut facile de déterminer l’espèce : de taille moyenne (9-12 mm), vivement colorée d’orange, la tête noire, ainsi que la moitié inférieure des élytres noire… Pas de doute, il s’agissait bel et bien d’une cantharide de Pennsylvanie!

Autre couple, autre année. Eh oui… encore en train de copuler, ces cantharides!

Autre couple, autre année. Eh oui… encore en train de copuler, ces cantharides!

Les cantharides, très mobiles, se retrouvent parfois dans le pétrin.

Les cantharides, très mobiles, se retrouvent parfois dans le pétrin.

Cela dit, une autre espèce retrouvée dans l’est de l’Amérique du Nord peut lui ressembler (Chauliognathus marginatus – voir cette référence sur Bug Guide). Or, la tête et le prothorax (segment situé immédiatement sous la tête) de ce second individu ont une forme et une coloration différentes; il suffit d’être attentif! Par ailleurs, cette espèce ne semble pas avoir une aire de répartition qui atteint le Québec, si je me fie aux sources consultées. En revanche, la cantharide de Pennsylvanie est commune au Canada et s’observe de l’Ontario jusqu’aux provinces de l’Atlantique. Son aire de répartition s’étend également au sud jusqu’au Texas (à l’ouest) et en Floride (à l’est).

Bref, je fis donc la connaissance de notre insecte-vedette en 2016, par le biais d’une photographie transmise par mon père. Curieuse, j’en profitai lors d’une visite chez mes parents au début du mois de septembre de la même année pour me balader dans les environs et je pus enfin rencontrer en personne cet insecte qui m’était inconnu… bien que pourtant fort commun! C’est le long d’un chemin de fer, bordé de très nombreuses plantes herbacées, que j’observai donc mes premières cantharides de Pennsylvanie. Celles-ci étaient très abondantes et, visiblement, en période de reproduction. Elles se voyaient par dizaines dans des plants de verges d’or (Solidago sp.), qui constitue d’ailleurs une de leur plante favorite!

Voyant ces fortes concentrations présentes à la fin de l’été sur les plants de verges d’or, il ne m’en fallut pas plus pour récidiver en 2017. Cette fois-ci, armée de deux appareils photo et enfourchant mon vélo près de mon ancienne demeure à Cap-Rouge, je fis la tournée… des bords de routes! Les rencontres furent fructueuses et inclurent également l’observation d’un bon nombre de punaises embusquées, elles aussi en période de reproduction (voir ce précédent article). Naturellement, il y avait des dizaines de cantharides de Pennsylvanie, toutes affairées à préparer la prochaine génération! Chaque individu semblait être désespérément à la recherche d’un partenaire et j’observais parfois des chamailles de mâles qui tentaient de s’accaparer une même femelle. Ce foisonnement d’individus d’espèces variées (je vous parlerai éventuellement des nombreux Meloidae aussi présents – des coléoptères à la somptueuse robe bleu-noir) était tout à fait emballant!

Destination de rêve pour un entomologiste! Les cantharides, entre autres, y sont bien présentes.

Destination de rêve pour un entomologiste! Les cantharides, entre autres, y sont bien présentes.

Outre le fait d’offrir un support à la reproduction, les verges d’or constituent une source de nourriture. En effet, nos coléoptères adultes se délectent du nectar de ces fleurs, ainsi que d’autres plantes herbacées présentes le long des routes, des boisés et dans nos champs, telles les asclépiades. Les larves, quant à elles, sont prédatrices. Elles s’affairent à croquer d’autres larves d’insectes, des œufs de locustes, ainsi que certaines espèces de chrysomèles.

Lors de ma petite enquête pour élaborer la présente chronique, j’appris un fait intéressant : la cantharide de Pennsylvanie est une espèce qui a été amplement utilisée dans le domaine de la recherche afin de mieux comprendre le polymorphisme chromatique, les comportements de reproduction, la dispersion et la génétique des insectes. Il s’agit donc d’un insecte bien connu des scientifiques qui aurait été examiné sous toutes ses coutures!

Pour terminer, j’ai réalisé, en devant écrire le nom latin de notre arthropode, que l’espèce « pensylvanicus » était épelée avec un seul n dans bon nombre de guides de références… mais pas tous! Confuse, je me demandais bien qui était dans l’erreur. Heureusement, j’appris lors de mes recherches que cette erreur typographique n’en serait pas une, puisqu’au moment où la cantharide de Pennsylvanie fut baptisée (en 1774, initialement sous le nom Telephorus pensylvanicus), il était encore courant d’écrire « Pensylvanie » avec un seul n. Me voilà rassurée!

 

Vidéo 1. Accouplement de cantharides de Pennsylvanie observé au début du mois de septembre 2016.

 

Pour en savoir plus

Qui est la belle… dame?

L’hiver est à nos portes et le temps gris nous donne envie de rêver aux insectes colorés qui ont agrémenté notre été! Quoi de mieux que de vous parler d’un joli papillon qui a fait la une alors que l’été 2017 tirait à sa fin?

La belle dame (Vanessa cardui) a effectivement fait couler de l’encre, apparaissant par dizaines dans les jardins québécois aux mois d’août et de septembre. Ce lépidoptère, de la famille des Nymphalidae, est un cousin du vulcain dont je vous ai récemment parlé.

Belle dame

Belle dame

Belle dame, vue dorsale

Belle dame, vue dorsale

À nos latitudes, nous avons le loisir d’observer deux générations de belles dames par année : une première du mois de mai à la mi-juillet et une seconde de la troisième semaine de juillet jusqu’à la mi-octobre. L’abondance de la belle dame est cyclique : certaines années, elle se fait rare, alors qu’à d’autres, elle est observée en très grand nombre. Cette année était la bonne!

J’en ai moi-même observé à la pelletée en allant prendre mes marches régulières autour du parlement à Québec… et ce, jusqu’à tard au mois d’octobre. Chaque fois, je n’étais malheureusement munie que de mon iPhone, mais les bêtes étaient si abondantes que je pus tout de même capturer une poignée de clichés potables. Les individus semblaient particulièrement attirés par des fleurs orangées très vivement colorées, ce qui nous donne un petit « punch » de couleur supplémentaire pour contrer toute la présente grisaille!

À cet effet, le papillon belle dame se délecte du nectar d’une très grande variété de fleurs : centaurées, achillées, rudbeckies, phlox, myosotis, sedum, chardon et j’en passe! La chenille, quant à elle, ne fait pas la fine bouche non plus et se retrouverait sur au-delà d’une centaine de plantes-hôtes différentes – dont plusieurs astéracées incluant le chardon. Il s’agit d’une espèce qui affectionne tout particulièrement les milieux ouverts (jardins, champs, abords de routes) et il n’est donc pas étonnant de la surprendre dans des herbacées – ce qu’on appelle « mauvaises herbes » –, propres à ce type de milieu.

La chenille est plutôt poilue et épineuse. Sa coloration est variable et sa robe peut passer du jaune verdâtre au noir (voir cette page tirée de Bug Guide). Toutefois, sa tête est toujours noire. Elle produit de la soie et se concocte un petit nid douillet dans les plantes qu’elle affectionne, à l’instar du vulcain dont je vous avais déjà parlé (cette photo de Sylvie Benoit). Lors de pics de forte abondance, la chenille peut devenir une peste et dévorer les plants bien-aimés des cultivateurs et des jardiniers.

Photographie soumise dans le cadre du premier concours de photographie DocBébitte en 2013 et représentant une belle dame

Photographie soumise dans le cadre du premier concours de photographie DocBébitte en 2013 et représentant une belle dame

La belle dame est reconnue pour son puissant vol. Elle est une migratrice par excellence. Elle aurait été rencontrée jusqu’au Groenland et en Islande, rien de moins (je l’envie d’ailleurs, car j’ai déjà visité l’Islande et c’est une superbe contrée où se retrouver!). L’aire d’hivernage des individus rencontrés au Québec se situe au Mexique ou au sud des États-Unis. C’est habituellement en septembre qu’ils entreprennent leur périple vers des cieux plus cléments. Cependant, leur départ aurait été tardif en 2017 à cause de vents migratoires moins favorables liés à la belle période de chaleur que nous avons eue.

Il s’agirait par ailleurs du papillon diurne le plus connu mondialement, ce qui lui aurait valu le nom de « papillon cosmopolite ». Cette jolie bête s’est, par conséquent, retrouvée sur des timbres de quelques pays parsemés autour du globe : Îles Féroé, Arabie saoudite et Hongrie. Avis aux entomologistes qui s’avèrent aussi philatélistes à leurs heures (ou vice versa)!

Cela dit, il semble que tout pic d’abondance de la belle dame soit suivi d’une année de rareté. Il faudra donc peut-être patienter quelques années avant de pouvoir apprécier de nouveau cette belle connue!

 

Vidéo 1. Belle dame observée dans les jardins du parlement à Québec à la fin du mois d’août 2017.

 

Pour en savoir plus

Des chenilles de toutes les couleurs!

C’est une branche! Non, c’est une chenille (B. betularia)!

C’est une branche! Non, c’est une chenille (B. betularia)!

Jolie chenille bariolée (Hétérocampe verdâtre)

Jolie chenille bariolée (Hétérocampe verdâtre)

Quelle observation inusitée (pour moi, du moins) : l’acronicte spatulée!

Quelle observation inusitée (pour moi, du moins) : l’acronicte spatulée!

Au début du mois de septembre, j’eus la chance de faire une randonnée riche en couleurs le long de la rivière Jacques-Cartier. Je ne parle pas de la couleur du feuillage des arbres – il était encore un brin trop tôt à ce moment –, mais plutôt des insectes que j’y ai rencontrés. En particulier, je fus surprise par l’abondance de chenilles de formes et de couleurs variées.

Tout au long de leur évolution, les chenilles ont adopté une myriade de stratégies pour survivre. Certaines ont opté pour le camouflage parfait. Lors de ma randonnée, j’observai notamment quelques membres de la famille Geometridae qui ressemblent à s’y méprendre à de petites branches d’arbres. Armée de Wagner (2005), j’ai identifié les spécimens comme étant le phalène du bouleau ou l’arpenteuse cornue (Biston betularia), le nom français variant selon les sources. Il s’agit d’une chenille qui se distingue par sa tête fendue en son centre, ainsi que par la présence de protubérances sur le cinquième segment abdominal. Les individus observés étaient plutôt brunâtres et tentaient de se fondre à des végétaux verdâtres. C’est ce qui me permit de les apercevoir, sans quoi je les aurais complètement ratés!

Une autre espèce, quant à elle, prenait plutôt l’allure d’une déjection d’oiseau. Arborant un mélange de vert, de blanc et de jaune, elle passait également inaperçue contre le feuillage vert. Encore une fois, si je me fie à Wagner (2005), il s’agirait de l’hétérocampe verdâtre (Heterocampa biundata). Dans ce cas, c’est le « X » vert visible au centre de l’abdomen (vue dorsale) qui sert de critère pour déterminer l’espèce. Il s’agissait d’une chenille d’une bonne grosseur, que je trouvais particulièrement jolie. Il commençait cependant à faire sombre dans le sous-bois – il était plus tard en après-midi – et les photos que j’ai prises ne rendent pas entièrement justice à la belle bête… J’espère tout de même que vous les apprécierez!

Une des chenilles observées était loin de se fondre au décor. Toute de noir vêtue, ornée de protubérances blanches et jaunes, elle contrastait avec le feuillage vert sur lequel elle avait pris place. Son nom latin Acronicta funeralis réfère sans doute à la coloration sombre de la chenille et de l’adulte qui fait penser à un accoutrement digne de funérailles. Son nom français « acronicte spatulée », quant à lui, fait plutôt référence aux étranges poils en forme de spatules qui décorent les différents segments de l’abdomen. Je dois avouer m’être fortement exclamée lorsque mes yeux se sont portés sur cet individu hors du commun. Je n’avais jamais rien vu de tel! D’ailleurs, les sources consultées suggèrent qu’il s’agit d’une espèce pas si commune que cela. Je peux donc me compter chanceuse d’avoir effectué cette observation. Quelle splendide et surprenante chenille, ne trouvez-vous pas?

Acronicta superans : une belle grosse chenille épatante!

Acronicta superans : une belle grosse chenille épatante!

La chenille à tente estivale était omniprésente le long du sentier

La chenille à tente estivale était omniprésente le long du sentier

L’halysidote maculée

L’halysidote maculée

Cela dit, les sources consultées ne m’ont pas permis de savoir hors de tout doute si l’étonnante coloration de l’acronicte spatulée lui sert à signaler aux prédateurs qu’elle n’est pas comestible ou encore si cela lui donne l’apparence d’un excrément d’oiseau. Wagner (2005) mentionne que des études documentant la toxicité des chenilles du genre Acronicta sont nécessaires avant d’effectuer toute conclusion à cet effet.

Les autres chenilles rencontrées étaient munies d’un plus ou moins grand nombre de poils. Il s’agit d’une autre tactique visant à repousser les prédateurs. Qui voudrait d’un hors-d’œuvre aussi piquant? C’est le cas notamment de la superbe chenille Acronicta superans (je n’ai pas trouvé de nom commun français), parsemée de poils de longueurs variées. J’étais bien heureuse de tomber sur un aussi beau (et gros) spécimen! Celui-ci était solitaire, contrairement à une autre espèce définitivement grégaire que je retrouvai par centaines le long du sentier emprunté. Cette seconde espèce s’avérait probablement être la chenille à tente estivale Hyphantria cunea. Mon doute est à l’effet que la livrée de cette chenille semble fort variable si je me fie aux sources consultées. En effet, ladite chenille arborerait tant le jaune pâle que le gris foncé! Néanmoins, les différentes caractéristiques permettant l’identification semblaient tout de même conduire à cette espèce.

Finalement, certaines chenilles allient les couleurs vives – qui suggèrent une toxicité réelle ou trompeuse – et les poils. Quoi de mieux pour éviter de se faire gober tout rond? Une espèce que j’ai observée en très grande quantité lors de ma randonnée correspond à cette description : l’halysidote maculée (Lophocampa maculata). Si mignonne, ressemblant à une peluche, je n’ai pu m’empêcher d’en prendre plusieurs dans mes mains. Sa coloration et l’agencement des poils la rendent par ailleurs très facile à identifier.

Voilà qui termine un petit tour d’horizon de quelques sympathiques espèces de chenilles récemment rencontrées. J’ai tenté de mon mieux d’identifier les individus concernés – je le répète, je partage mes apprentissages avec vous au fur et à mesure que j’avance moi-même dans ce fabuleux domaine, et je n’ai pas la prétention de tout connaître. Si jamais vous jugez que j’ai effectué une erreur d’identification, n’hésitez pas à m’écrire et me guider quant aux critères à utiliser. Autrement, j’espère que vous apprécierez les photos qui agrémentent la présente chronique – que du plaisir pour les yeux!

 

Le « X » dorsal est l’un des critères utilisés pour identifier l’hétérocampe verdâtre

Le « X » dorsal est l’un des critères utilisés pour identifier l’hétérocampe verdâtre

L’acronicte spatulée tire son nom des étranges « poils » qu’elle porte

L’acronicte spatulée tire son nom des étranges « poils » qu’elle porte

Agréable à manipuler, l’halydisote maculée!

Agréable à manipuler, l’halydisote maculée!

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