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DocBébitte en bref : le chant de la sauterelle septentrionale

S. septentrionalis 2016

Premier mâle S. septentrionalis observé cette année

À pareille date l’an dernier, je vous entretenais au sujet d’un mâle scuddérie (Scudderia septentrionalis) que j’eus le plaisir d’entendre chanter et de manipuler. La semaine dernière, alors que les lumières extérieures étaient allumées dans ma cour, j’entendis à nouveau le refrain d’un mâle de cette espèce. Celui-ci se rapprochait peu à peu de la lumière par vols courts, me permettant de le repérer et de l’observer de plus près. Cette fois-ci, contrairement à l’an dernier, je pus cependant prendre quelques vidéos de l’individu en question alors qu’il était en train se produire en spectacle.

Étonnamment, j’entendis peu après un second mâle s’approcher, émettant lui aussi sa mélodie. Je pus prendre quelques photographies de ce dernier, qui décida toutefois de se taire lors des séances de manipulation. Peut-être était-il plus intimidé par des spectateurs humains?

Les vidéos ci-dessous présentent le premier spécimen en action. Ce ne sont pas des vidéos phénoménales, ayant été prises à l’aide d’un appareil photo et de soir, mais vous pourrez néanmoins apprécier le chant de cette sympathique sauterelle. Qui sait, peut-être cela vous permettra-t-il de comparer ce chant à ceux que vous entendez présentement autour de vos demeures et d’identifier l’émetteur en question!

 

Vidéo 1. Le chant de la sauterelle septentrionale consiste en plusieurs « clicks » suivis de ce qui semble être une série de « tsréé, tsréé, tsréé ».

 

Vidéo 2. Ici, le mâle émet surtout des « clicks » sonores, avant de chanter un peu plus longuement vers la fin de la vidéo. Il se déplace vers la lumière et on peut ainsi le voir davantage. Vous remarquerez que Monsieur daigne même se nettoyer les pieds pendant sa performance! Point de trac!

 

Vidéo 3. Après sa performance, notre sauterelle a bondi dans une toile d’araignée. Elle s’en est sortie indemne – elle est un peu grosse pour nos araignées qui ne semblent pas être une menace pour elle – et tente ici de se défaire des nombreux fils de soie demeurés collés à ses membres.

 

Un scorpion sous l’eau

Il est de ces bêtes qui semblent tout droit sorties d’un film de science-fiction. Je vous dirais que c’est le cas de notre insecte de la semaine : ressemblant à une anodine brindille, il est pourtant muni de pattes antérieures dignes d’un raptor et d’un petit rostre affilé comme un pieu… tous deux conçus pour tuer! Même son surnom ne laisse pas place à interprétation : c’est le scorpion d’eau!

Ranatra 1b

Étrange créature, que cette ranatre

Ranatra 2b

La ranatre a profité de son transit dans un grand bol plein d’autres insectes pour se remplir la panse

En fait, pour être plus précise, je compte vous entretenir au sujet d’un genre en particulier appartenant à la famille Nepidae (ordre des hémiptères), les ranatres (genre Ranatra). Toutefois, ce sont tous les genres de cette famille – Ranatra, Nepa et Curicta pour ceux retrouvés en Amérique du Nord – qui sont appelés scorpions d’eau.

Les ranatres se distinguent des autres genres par leur long corps filiforme qui, lorsqu’elles sont immobiles, ressemble à s’y méprendre aux branches et au feuillage des plantes aquatiques parmi lesquels elles se cachent. Les autres genres sont plus costauds et pourraient être confondus, si l’on ne s’avère pas suffisamment attentif, à une punaise d’eau géante (Belostomatidae). Une bonne façon d’éviter toute erreur d’identification est d’examiner l’abdomen des spécimens : les Nepidae – qu’il s’agisse ou non du genre Ranatra – possèdent deux longs tubes respiratoires parallèles disposés tout au bout de leur abdomen. Ceux-ci se comparent bien au tuba du plongeur et leur permettent de demeurer submerger sous l’eau, à l’affut d’une proie.

Je fis la rencontre d’une ranatre très récemment, à la fin du mois de juillet. Nous avions rendez-vous chez le cousin de mon conjoint pour une fête de famille. À mon grand bonheur, ce cousin possède un étang fort riche en biodiversité au bord duquel j’avais déjà photographié une vaste quantité de libellules lors de précédentes visites. Je savais donc que les eaux de l’étang cachaient sans aucun doute une myriade de naïades d’odonates et leurs proies. Cette fois-ci, cependant, j’avais prévu le coup et j’étais équipée d’un filet troubleau, de souliers d’eau, ainsi que de pots et de bols conçus pour examiner les espèces capturées. Comme je ne collecte aucun invertébré vivant (ma collection est faite de spécimens retrouvés déjà morts), mon objectif principal était de les observer et de prendre autant de photographies que mon appareil – ou plus souvent le temps – me le permet!

Ranatra 3c

Immobile, elle ressemble à une brindille

Les coups de filet que je donnai dans l’eau me permirent d’observer une vaste variété d’invertébrés : zooplancton, éphémères, odonates (anisoptères et zygoptères), dytiques, corises, etc. Or, c’est la vue d’une ranatre qui me fit m’exclamer « yahouuu » haut et fort! Pourquoi donc toute cette excitation? Ce que je dois vous dire, à ma défense, c’est que ce n’était que la deuxième fois que j’en voyais une sur le terrain – la première datant de mes cours d’écologie aquatique en 2000. Aussi, j’étais cette fois-ci armée d’un appareil photo! Bien que j’aie quelque 150 sites d’échantillonnage d’invertébrés aquatiques à mon actif (majoritairement lors de mes études universitaires), il importe de mentionner que j’ai toujours échantillonné dans les zones où le courant est rapide et où les roches affleurent. Cependant, les ranatres préfèrent les milieux où le courant est plus lent. On peut par conséquent les observer cachées parmi la végétation aquatique ou les débris ligneux en bordure des lacs, étangs et cours d’eau lentiques (courant lent), ainsi que dans les zones de déposition situées le long du littoral des rivières à courant plus rapide. La première fois que j’en observai une en 2000, c’était dans un petit ruisseau à courant moyen-faible bondé de plantes aquatiques et situé tout près de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal. Pour le spécimen de cette année, je m’affairais simplement à donner des coups de filet dans des herbiers et dans la vase en bordure d’un étang en banlieue de Sherbrooke.

La morphologie des scorpions d’eau est adaptée à leur environnement et à leur mode de vie. Ce sont des prédateurs peu mobiles passés maîtres dans l’embusquage. Ils attendent patiemment le passage d’une proie et s’en saisissent à l’aide de leurs pattes antérieures qui ressemblent de près à celles des mantes religieuses. Une fois la victime maîtrisée, la ranatre y plonge son rostre et sécrète des sucs digestifs qui ont tôt fait de liquéfier les tissus de sa proie. Ne reste plus qu’à siroter ce délicieux mets! En me documentant aux fins de la présente chronique, je lus dans Voshell (2002) que les membres de la famille Nepidae ont un faible pour les corises (Corixidae). Belle coïncidence : l’individu que je capturai profita de sa proximité avec un tas de petits insectes dans mon bol pour justement se délecter d’une corise (voir les photos et vidéos qui en témoignent)!

Ranatra 4b

Le camouflage est parfait!

Ranatra 5

Les pattes antérieures font penser à celles d’une mante religieuse

Étang 2016

Un habitat riche en invertébrés aquatiques

Excellents prédateurs, on ne peut pas en dire autant pour leurs capacités à se mouvoir sous l’eau. Les ranatres font de piètres nageuses et choisissent généralement de se déplacer lentement, en marchant, entre les feuilles et les branches. Après avoir relâché la ranatre, je pris plusieurs photos et vidéos de celle-ci se déplaçant à la surface de l’eau. Pas facile de naviguer dans un tas de débris lorsque l’on est long et rigide comme un bout de bois! Néanmoins, cette apparence lui permet de se fondre à merveille au reste de l’environnement. Qui plus est, Voshell (2002) mentionne que la ranatre est si peu mobile qu’il lui arrive d’être colonisée par des algues, des protozoaires… et même des œufs de quelques insectes aquatiques comme des trichoptères, des corises et des notonectes! Cela doit ajouter à ses capacités de se camoufler, n’est-ce pas?

Si vous portez attention aux photographies, vous noterez que je ne tiens pas la tête de la ranatre vis-à-vis ma main ou mes doigts. J’ai souvent entendu dire que les ranatres et les nèpes, tout comme les punaises d’eau géantes (Belostomatidae) étaient susceptibles d’infliger une morsure douloureuse à l’aide de leur rostre. Vous en serez avertis!

En documentant la présente chronique, j’ai peiné à trouver des renseignements me permettant de confirmer l’espèce croquée sur le vif. Mes livres d’identification d’invertébrés aquatiques s’arrêtent au genre; celui de Merritt et Cummins (1996) indiquait toutefois que 10 espèces de Ranatra pouvaient être rencontrées en Amérique du Nord. Or, plusieurs de ces espèces n’habitent qu’au sud des États-Unis selon Bug Guide et Discover Life. Plusieurs échanges respectifs avec Gilles Arbour, Ludovic Leclerc et différents collègues sur le site Photos d’insectes du Québec me firent réaliser que la réponse ne semblait pas aussi simple que je me l’étais imaginée. Une suggestion de Roxanne S. Bernard me conduisit à relire un précédent article de Jean-François Roch dans l’édition du printemps 2014 de Nouv’Ailes – le périodique de l’Association des entomologistes amateurs du Québec – où celui-ci précisait ce qui suit au sujet des ranatres : « Le Québec est représenté par trois espèces dont il faut examiner les petites antennes fixées sous la tête pour les identifier ». Néanmoins, plusieurs commentaires reçus et lectures effectuées suggèrent pour leur part que Ranatra fusca – la ranatre brune – est de loin l’espèce la plus souvent rencontrée dans nos secteurs. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui m’ont donné des conseils et des pistes à suivre!

N’ayant pas de photos suffisamment précises pour voir les antennes et ayant relâché le spécimen, je demeure prudente et ne pourrai par conséquent vous confirmer hors de tout doute l’identité de l’espèce observée. Qu’à cela ne tienne! Les ranatres constituent des insectes intrigants dont la morphologie et les mœurs n’auront pas fini de nous surprendre! Pour en savoir plus – j’aurais pu vous en écrire davantage, notamment à l’effet que les ranatres émettent des stridulations! –, n’hésitez pas à consulter les sources citées ci-dessous.

 

Vidéo 1. Ranatre capturée en juillet dernier. On voit que celle-ci en a profité pour se payer un petit repas (un Corixidae).

 

Vidéo 2. Aspect de la ranatre dans ma main, puis dans un bol rempli d’eau.

 

Vidéo 3. Ranatre relâchée dans l’étang. Celle-ci se déplace lentement, n’étant pas adaptée à la nage.

 

Pour en savoir plus

Une sympathique chenille, livrée pour vous!

Cette année, bon nombre d’entomologistes amateurs ont eu la chance d’observer de jolies chenilles bleues et poilues qui arpentaient – voire dévoraient – les arbres et arbustes croissant près de leurs demeures. Sur le site Facebook Photos d’insectes du Québec, plusieurs photographes ont effectivement fait part de clichés comprenant de tels insectes. Ces chenilles s’avéraient être, pour la plupart, des livrées des forêts (Malacosoma disstria). Il s’agit de notre insecte-mystère de la devinette de la semaine dernière.

M. disstria Chenille 1

Cette belle chenille bleue est une livrée des forêts

Je fis quelques observations moi-même au courant du mois de juin : la première fois dans un parc urbain à proximité du travail et les fois subséquentes dans ma propre cour, qui est bordée par une forêt. Je fus d’abord surprise de tomber sur des dizaines de spécimens dans un parc près du Complexe-G, où je travaille, et qui se situe en pleine ville de Québec! Non seulement de nombreuses chenilles étaient visibles, mais je pus également photographier des mues desdites chenilles présentes en amas sur plusieurs arbres. J’en récoltai quelques-unes que je pris ensuite le temps d’examiner sous la loupe de mon stéréomicroscope. Des photographies jointes à la présente chronique vous permettront d’apprécier ces dernières.

M. disstria Chenille 2

Livrée des forêts au milieu d’un amas de mues et de soie

M. disstria Chenille 3

Autre angle sur les exuvies multiples

M. disstria_peaux 2

Exuvies dans l’œil de mon stéréomicroscope!

Ces chenilles sont grégaires pendant les premiers stades de leur vie, expliquant pourquoi je trouvai des exuvies amassées en aussi grand nombre. Cela suggère qu’elles ont mué à proximité les unes des autres avant de se disperser. Malgré leur nom anglais « Forest tent caterpillars », les livrées des forêts ne construisent pas de toiles en forme de tente pour s’y regrouper. Néanmoins, j’appris en consultant des documents aux fins de la présente chronique qu’elles tissent un nid de soie – un peu à l’instar d’un matelas moelleux – où elles s’attroupent, en particulier lorsque vient le temps de muer. Elles s’y éloignent pour s’alimenter. Fait intéressant, ce lieu de rencontre serait imprégné de phéromones, facilitant le retour des chenilles vers celui-ci une fois qu’elles sont repues.

Une autre espèce de Lasiocampidae, Malacosoma americana (Livrée d’Amérique), elle aussi fort commune, est très connue pour sa propension à fabriquer des tentes. Ce serait d’ailleurs cette dernière qui serait à l’origine des nombreuses toiles que l’on peut voir défiler le long des routes au début de l’été. Elle arbore des teintes bleutées faisant en sorte qu’on peut la confondre avec la livrée des forêts. Toutefois, sa robe possède généralement des teintes plus orangées ou plus sombres (voir cet exemple). Les motifs parcourant la face dorsale de son abdomen sont également différents : ils forment une fine ligne blanche qui traverse, de façon ininterrompue, tout le centre du dos. En revanche, les motifs blancs sur le dos de la livrée des forêts s’apparentent à des « traces de pas » selon Marshall (2009). Si vous regardez attentivement, vous pourriez même y déceler un animal – fait qui a été souligné par Yves Dubuc sur le site Facebook Lesinsectes Duquebec. En effet, n’y voyez-vous pas… des pingouins?

La livrée des forêts ne fait pas la fine bouche et avale les feuilles d’un bon nombre d’arbres et d’arbustes : peupliers faux-tremble (serait son essence préférée), érables à sucre, saules, chênes, aulnes, autres espèces de peupliers, bouleaux, amélanchiers, etc. Ce lépidoptère peut s’avérer être un ravageur important et est par conséquent considéré comme une peste en période de forte abondance. Des épidémies de livrées des forêts ont d’ailleurs été recensées au Québec dans le passé. En particulier, Handfield (2011) relate une épidémie ayant eu lieu en Abitibi qui fut si intense que les routes se retrouvèrent couvertes de milliers de chenilles. Ces dernières, une fois écrasées par les voitures, rendirent les routes glissantes à un point tel qu’elles engendrèrent de nombreuses sorties de route!

M. disstria Chenille Close-up

Pingouins ou traces de pas?

M. disstria Chenille 4

Vue latérale – qui de la chenille ou de la personne qui la tient est la plus poilue?

M. disstria adulte

Fort probablement un adulte de la livrée des forêts

Les habitats privilégiés par cette espèce sont variés. Malgré son nom, la livrée des forêts se rencontre non seulement en forêt, mais aussi partout où ses plantes-hôtes croissent. Cela inclut les boisés urbains, ainsi que les parcs flanqués de quelques arbres ornementaux comme j’ai pu le constater près de mon lieu de travail.

La livrée des forêts se transforme en joli papillon de nuit brun de taille moyenne (25-45 millimètres d’envergure), dont l’abdomen est passablement poilu. C’est lors d’une chasse de nuit réalisée pendant le dernier congrès de l’AEAQ (Association des entomologistes amateurs du Québec) en juillet 2016 que j’observai plusieurs individus. Lors de la préparation de la présente chronique, je lus dans Handfield (2011) que l’adulte d’une autre espèce, la livrée du Nord (M. californica), peut être confondue avec la livrée des forêts. En effet, certaines formes des deux espèces se ressemblent à un point tel qu’il faudrait, selon Handfield, les disséquer afin de confirmer l’identité hors de tout doute. Toutefois, M. californica semble très rare au Québec, ce qui nous laisse croire que les individus aperçus en grand nombre étaient des livrées des forêts.

Les adultes sont attirés par les lumières, faisant en sorte qu’il est possible de les observer lors de chasses nocturnes (pour les entomologistes!) ou à proximité de nos demeures. Au printemps, ce sont d’abord les mâles qui sont rencontrés. Ces derniers s’affairent à dénicher une femelle – souvent encore dans son cocon. Les sources consultées suggèrent qu’elles émettraient déjà, à ce stade, des phéromones. Ainsi, les femelles s’assurent d’avoir un mâle à portée de main dès qu’elles émergent de leur cocon!

Une fois fécondées, les femelles pondent leurs œufs – jusqu’à 300 – en amas qu’elles recouvrent d’une matière visqueuse qui les protégera de la sécheresse et du froid. En effet, ces œufs devront survivre au froid hivernal avant d’éclore au retour du temps plus chaud. Les hivers très froids peuvent donc réduire les populations de livrées des forêts, alors que les hivers plus cléments pourraient favoriser de fortes abondances.

Selon le taux de survie, ce sont quelques dizaines à quelques centaines de petites chenilles qui verront le jour le printemps venu. Ces toutes petites larves ne tarderont pas à devenir les jolies chenilles bleues et poilues dont nous sommes plusieurs à avoir fait connaissance cette année!

 

Vidéo 1. Cette jolie chenille bleue et poilue est une livrée des forêts.

 

Vidéo 2. Livrée des forêts trouvée dans ma cour. Je l’ai amenée dans mon bureau afin de l’observer quelques instants sous mon microscope Celestron InfiniView. Elle fut remise en liberté sans heurts!

 

Pour en savoir plus

  • Beadle, D. et S. Leckie. 2012. Peterson field guide to moths of Northeastern North America. 611 p.
  • Bug Guide. Species Malacosoma disstria – Forest Tent Caterpillar Moth. http://bugguide.net/node/view/560
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Handfield, L. 2011. Guide d’identification – Les papillons du Québec. 672 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Wagner, D.L. 2005. Caterpillars of Eastern North America. 512 p.
  • Wikipedia. Forest tent caterpillar moth. https://en.wikipedia.org/wiki/Forest_tent_caterpillar_moth

Dans l’œil de mon microscope : l’étoffe de laine

Certains insectes bien poilus et colorés peuvent parfois arborer des motifs tels qu’ils ont l’air d’avoir été tricotés. C’est le cas de l’insecte de la semaine. Au mois de juin dernier, je récupérai un individu qui s’était noyé dans ma piscine. Les motifs et les couleurs de ce dernier ont malheureusement été altérés par le liquide de conservation dans lequel il repose depuis; toutefois, je me doute que vous serez tout de même en mesure de l’identifier, bons comme vous l’êtes!

De qui s’agit-il?

Vous pouvez répondre à cette devinette en vous joignant à la Page Facebook DocBébitte ou encore en inscrivant votre réponse dans la section « Commentaires » de la présente chronique. L’invertébré-mystère vous sera dévoilé lors de la prochaine publication DocBébitte!

Devinette 2016-07-28

Poilu et flanqué de jolis motifs, cet insecte ressemble à une étoffe de laine!

Une tétragnathe riveraine

T. elongata 3

Vue dorsale d’une femelle T. elongata

T. elongata 2

Vue latérale d’une femelle T. elongata

T. elongata 1

Autre prise de vue, même individu

Plus tôt en juillet, j’eus le plaisir de séjourner en chalet sur le bord d’un lac pendant une semaine. Je fis maintes observations entomologiques et pris moult photographies et vidéos d’invertébrés aquatiques ou riverains. Parmi les individus rencontrés figuraient de très nombreuses araignées de la famille Tetragnathidae.

Les araignées appartenant à cette famille sont nommées en anglais « long-jawed orb-weaving spiders », ce qui se traduirait en français par tisseuses de toile orbiculaire à larges mâchoires. Comme ce surnom le suggère, nos tétragnathes possèdent des chélicères généralement proéminentes qui sont faciles à voir sur les plus gros spécimens à l’œil nu. Elles tissent fréquemment des toiles de forme orbiculaire qui sont disposées à l’horizontale, contrairement aux araignées des jardins (épeires diadèmes) dont la toile est construite sur le plan vertical (voir cette chronique).

Certaines espèces de Tetragnathidae – mais pas toutes – sont aussi caractérisées par un abdomen très long. C’était le cas des individus retrouvés sur le bord du lac que j’ai visité. Il s’agissait d’ailleurs d’un critère m’aidant à identifier plus précisément à quel groupe j’avais affaire. Parmi les critères utilisés, j’examinai sur mes photographies la forme et la taille des chélicères, du céphalothorax, ainsi que de l’abdomen, de même que la disposition des yeux. Afin de parvenir à une identification excluant tout doute, il aurait été préférable que je puisse examiner les organes reproducteurs des spécimens en question, mais cela n’était pas possible à partir des photographies que j’avais prises. Néanmoins, les individus figurant sur mes clichés présentaient des caractéristiques très typiques de l’espèce Tetragnatha elongata – une espèce fréquentant les bords de cours d’eau et de lacs si je me fie aux sources consultées. Également, quelques comparaisons supplémentaires sur Bug Guide (Bugguide.net) m’aidèrent à cristalliser mon identification.

Paquin et Dupérré (2003) confirment que cette espèce est une spécialiste des habitats riverains. Cela explique pourquoi nous en voyions en si grande quantité. Ces dernières étaient présentes à un point tel qu’elles faisaient leurs toiles sur les pédalos, les canots et les kayaks que nous utilisions quotidiennement. Il n’était pas surprenant qu’une d’entre elles grimpe sur notre jambe ou notre bras pendant que nous effectuions une promenade sur l’eau. Toutefois, comme je pus en témoigner en manipulant plusieurs de ces bêtes, celles-ci n’étaient aucunement agressives. Pourtant, la longueur des chélicères et des crocs qu’elles portent sont plutôt intimidants! Il n’en demeure pas moins qu’elles étaient très douces et dociles lorsque manipulées!

Étant donné l’abondance de mâles et de femelles côtoyant les mêmes milieux, il me fut possible de filmer une séance de copulation. La vidéo est disponible ci-dessous; vous pourrez voir le mâle féconder la femelle à l’aide de ses pédipalpes qu’il met en contact avec l’épigyne de cette dernière (pour un petit rappel sur les organes reproducteurs des araignées, voir cet article). Les pédipalpes du mâle sont très allongés et bien visibles sur la vidéo. De plus, vous pourrez y voir à quel point le mâle et la femelle sont différents en forme et en coloration. C’est ce qu’on appelle le dimorphisme sexuel. Dans le présent cas, c’est la femelle qui est nettement plus grosse que le mâle.

Fait intéressant selon Paquin et Dupérré (2003) : les mâles du genre Tetragnatha sont munis de chélicères armées d’épines. Ces dernières leur permettraient de bloquer les chélicères de la femelle au moment de l’accouplement… permettant au mâle d’éviter de devenir le repas du jour! C’est qu’elle n’est pas toujours commode, la dame!

T. elongata Pédalo

Ces tétragnathes étaient abondantes sur nos pédalos et kayaks

T. elongata Copulation

Accouplement de deux T. elongata (femelle à gauche, mâle à droite)

Bien que bon nombre de membres de la famille Tetragnathidae aient une affinité pour la végétation près des cours d’eau, il semble que T. elongata soit encore plus étroitement associée aux habitats riverains. Selon Bradley (2013), cette espèce n’a été retrouvée jusqu’à maintenant qu’en bordure de plans d’eau. Dondale et al. (2003), ainsi que Gillespie (1987) ajoutent que cet arachnide requière un accès régulier à l’eau, sans quoi il se déshydraterait facilement. Une bonne façon de voir cette belle grosse tétragnathe serait donc de longer les rives boisées à leur recherche; les branches des arbustes qui ploient à quelques centimètres de l’eau semblent être un parfait habitat pour elles. D’ailleurs, une des journées où j’explorais le lac, à la recherche de libellules, j’accrochai à quelques reprises des tas de broussailles et d’arbustes poussant le long des rives – il faut dire que c’était une journée venteuse et que je peinais à stabiliser mon embarcation tout en prenant des photos! Mon kayak se retrouva chaque fois envahi d’une grande quantité de tétragnathes.

Tisser sa toile en bordure des milieux aquatiques comporte des avantages. En plus de bénéficier d’une source d’eau en permanence, les milieux aquatiques constituent des écosystèmes riches en invertébrés de toutes sortes. À titre d’exemple, lors de mon séjour d’une semaine, je pus voir un très grand nombre d’insectes aquatiques en émergence : chironomes, maringouins, mouches à chevreuil et à cheval, libellules (zygoptères et anisoptères), tipules, éphémères et trichoptères… rien de moins! Plusieurs de ces insectes sont de taille à s’enchevêtrer dans les toiles et à être capturés par nos tétragnathes. C’est peut-être pour cette raison que je trouvais qu’elles étaient bien dodues! Il faut dire aussi que l’espèce T. elongata peut atteindre 13 millimètres de longueur (femelle), ce que je qualifierais de taille moyenne pour une araignée.

En outre, il semble facile de repérer cette tétragnathe dont le milieu de vie est intimement lié aux écosystèmes aquatiques. Tout comme les limnologistes de ce monde – dont je fais partie –, elles savent apprécier la richesse des habitats riverains!

 

Vidéo 1. Couple de T. elongata qui s’adonne à la chose! Le dimorphisme sexuel est apparent entre la femelle (à gauche) et le mâle (à droite).

 

Vidéo 2. Femelle T. elongata qui récupère progressivement sa toile (voir la « boule » formée près de ses pattes avant). Gillespie (1987) avait observé un fort taux de construction (ou reconstruction) de toiles par cette espèce en situation de forte densité de proies. Quotidiennement, les individus observés refaisaient leur toile.

 

Pour en savoir plus

  • Bradley, R.A. 2013. Common spiders of North America. 271 p.
  • Bug Guide. Species Tetragnatha elongatahttp://bugguide.net/node/view/417412
  • Dondale, C.D., Redner, J.H., Paquin, P. Et H.W. Levi. 2003. The insects and arachnids of Canada Part 23 – The Orb-Weaving Spiders of Canada and Alaska.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Gillespie, R.G. 1987. The mecanism of habitat selection in the long-jawed orb-weaving spider Tetragnatha elongata (Araneae, Tetragnathidae). Journal of Arachnology 15 : 81-90.
  • Paquin, P. et N. Dupérré. 2003. Guide d’identification des araignées (Araneae) du Québec. 251 p.
  • Wikipedia. Tetragnatha elongata. https://en.wikipedia.org/wiki/Tetragnatha_elongata